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Préambule
« Le Vieux de la
Montagne », comme le surnommaient les villageois de la mangrove, vivait en
ermite dans la mesa. Au cœur d’un dédale de grottes, dans une cavité proche du
sommet de la « Grande Mesa », il s’asseyait quotidiennement en
surplomb de l’océan.
Ainsi installé, il s’adonnait assidument à la méditation
solitaire. Il se connectait avec l’énergie du monde. De là, il pouvait
percevoir les lignes de force qui quadrillaient la planète et, progressivement,
il établissait une carte mentale de tout le réseau énergétique planétaire.
Grâce à sa persévérance, ce rituel lui permettrait bientôt d’accomplir
son ultime devoir. Avant sa mort, comme ceux de sa lignée l’avaient fait, avant
lui, sur d’innombrables mondes, il s’était promis de construire un
« Tétraèdre de transit », ici, sur sa planète d’adoption : Aalis.
Mais pour une efficacité parfaite, l’ermite cherchait l’emplacement idéal. Ce
cristal si particulier, capable d’entrer en résonance entre les plans matériel
et astral, rejoindrait bientôt le réseau multimillénaire édifié à travers la
galaxie par ses ancêtres, les Sages de Norjane.
Après quelques années, il avait déjà cartographié les lignes
énergétiques de tout le continent principal, Grandeterre. Il entreprenait
désormais l’exploration des autres étendues de terre, au-delà des océans.
Un jour, en pleine méditation, à l’occasion d’une sortie de corps plus
lointaine que d’habitude, Abalam-Sri-Tanisnute détecta un trouble dans le champ
de Force de la planète.
Le « Vieux » s’était aventuré à l’ouest. Son corps
astral avait franchit la Mer Méridienne ; ainsi que l’on nommait cette immense
déchirure qui séparait Grandeterre de Ouesterre. Après avoir survolé l’océan, il
avait pénétré dans l’épaisse forêt, humide et obscure, du continent occidental.
Glissant entre les arbres de la jungle, telle une silhouette
fantomatique, le Vieux avait d’abord été incommodé par un pressentiment diffus.
Mu par sa curiosité d’ancien explorateur du cosmos, et guidé par cette gêne
indéfinie, il avait voulu connaître la source du trouble. Progressivement, il pénétra
dans les noires profondeurs de la jungle. Maintenant sa conscience en alerte,
il avait perçu des pulsions de peur de plus en plus dérangeantes, piquantes, presque
douloureuses. Au cœur de la forêt, alors que des sculptures étranges et des
petites constructions apparaissaient ça et là, la peur ambiante s’intensifia.
Brusquement, comme s’il avait franchit un seuil fatidique,
le sentiment se transforma en terreur insoutenable. Percuté par une onde psychique
d’une rare violence, le vieux prêtre dût puiser dans sa grande expérience des
enseignements « psi » pour neutraliser ce tsunami psychique. Sans une
vie entière dédiée à la maîtrise des capacités « psioniques », tout
autre être transcendant que lui aurait pu basculer dans la folie, submergé par
un effroi insoutenable, ou pire, subir des séquelles irrémédiables dans tout
son système nerveux et neuronal ...
Ayant repris le contrôle de son esprit, il resta un long
moment sans oser s’avancer. Puis il se remit à s’approcher mais avec la plus
extrême prudence. Il percevait de plus en plus nettement l’origine de ce flux
d’énergie négative.
Le corps astral flottant tantôt au-dessus de la canopée,
tantôt dans les profondeurs lugubres des sous-bois, le vénérable
Abalam-Sri-Tanisnute ne tarda pas à découvrir une concentration de population
indigène. C’était une ville de huttes et de tentes où s’agglutinaient des
milliers et des milliers d’Aalisiens du continent Ouestlande. Dans ce sordide rassemblement,
qui empestait l’odeur infecte de charognes, l’atmosphère devenait morbide. Un
temple de pierre trônait en son centre. Il avait la forme d’une pyramide à
étages, hérissée de piques et de pals sur lesquels étaient exposés les corps mutilés
des victimes de sacrifices. L’horreur était palpable. La puanteur et du sang,
partout du sang. Et des membres tranchés. Un sentiment mêlé de souffrance et de
fanatisme se dégageait de la foule prosternée. La masse des Aalisiens de la
forêt semblait figée entre peur existentielle et adoration intense.
Qu’est-ce qui provoquait tout cela ?
Soach « la pensée
qui tue »
En se concentrant davantage, Abalam-Sri-Tanisnute franchit en
flottant les derniers voiles de terreur qui saturaient l’air. Suspendu
au-dessus de la foule, son corps astral demeura immobile presque à la verticale
du monument de pierre dégoulinant d’hémoglobine. Ces offrandes macabres paraissaient
offertes à quelque mystérieuse puissance obscure.
Soudain, il sentit, au dernier étage de cette structure, ce
qui provoquait tout cela. L’air devint lourd, moite, saturé de l’odeur
métallique du sang et de la peur collective.
Au sommet des larges marches ensanglantées, jonchées de
membres tranchés et de flaques rouges luisantes sous la lune, se tenait la
source de l’effrayante énergie psychique.
Ce n’était ni un dieu tribal, ni une simple folie
collective. Le « Vieux » ressentit distinctement que les indigènes
n’adoraient pas l’entité mystérieuse par dévotion. Ils le faisaient par survie.
Abalam s'approcha davantage mais en restant sur ses
gardes, pour ne pas se laisser surprendre à nouveau. Il se tenait prêt à
neutraliser toute onde psychique destructrice qui serait dirigée contre lui.
L'énergie intensément négative était palpable. La vibration dissonante faisait
même vaciller sa forme astrale.
Soudain, il devina, se détachant de l'obscurité du
temple, une silhouette étrangère à ce monde.
La foule, jusqu'alors figée dans une prosternation terrifiée, se mit à
trembler. Un mouvement de masse s'opéra vers le temple. Des instruments de
musique émettant des sons évoquant de terribles grincements émanèrent du
bâtiment se propageant jusqu’à la jungle environnante. Les sonorités
nasillardes et stridentes du hautbois, scandées par les percussions sourdes et
les tintements métalliques des cymbales, composaient une musique rituelle,
hypnotique et presque incantatoire. Les prêtres s’écartèrent lentement… et la
porte du temple s’ouvrit.
Le souffle d’Abalam se suspendit.
Pourtant, l’ouverture ne vomit ni horreur tentaculaire, ni
titan de chair, ni entité informe.
Elle apparut.
Au sommet du large escalier de pierre brute, maculé de sang
frais qui coulait en rigoles sombres entre les marches, se dressait ... une
jeune femme ! Une femme humaine d’une beauté à couper le souffle, à
la fois sublime et terrifiante, presque surnaturelle.
Ses pieds nus foulèrent les marches sombres sans hésitation.
Son corps était incroyablement attirant, hypnotique. Des jambes
galbées et élégantes, des hanches pleines, une taille marquée et des courbes
généreuses. Sa poitrine voluptueuse se soulevait lentement au rythme de sa
respiration.
Elle était vêtue d’un sari végétal tressé avec des lianes
souples et des feuilles de banian vert foncé, orné de fleurs de la forêt. Cette
étoffe s’enroulait sensuellement autour de son corps maculé du sang qui coulait
en rigoles brillantes le long de ses courbes.
Ses cheveux, longs et noirs, tombaient en cascade jusqu’au
bas de ses reins. Ils ondoyaient avec une lenteur irréelle, indépendamment du
vent. Quelques mèches étaient collées par l’humidité ambiante et teintées d’hémoglobine.
Sa peau d’un brun profond et chaud semblait capter la lueur dansante des
torches comme si elle absorbait la lumière elle-même. Elle était recouverte, à divers
endroits, de poudres rituelles colorées.
Sur sa tête trônait une imposante couronne shikhara, inspirée des temples et des pics montagneux aux neiges
éternelles. La structure étagée était sculptée de motifs sacrés, entrelacée de
fleurs et de feuilles vivantes.
Son visage était parfaitement harmonieux — non pas simplement beau, mais
structuré selon une symétrie presque géométrique, troublante pour l’œil exercé
d’Abalam. Ses traits fins et nobles, profondément typés, évoquaient les
anciennes lignées indiennes. Pommettes hautes, nez légèrement aquilin, lèvres
pleines d’un sombre naturel, lui donnaient une noblesse sévère. Sa bouche
s'ouvrait sur des dents d’un blanc éclatant.
Mais ce sont surtout ses yeux qui fascinaient et terrifiaient
à la fois : deux abysses noirs, légèrement cernés, luisaient d'une lumière
rouge sang. Ils semblaient percer l’âme de quiconque les croisait, et absorber
toute volonté. Ce regard perçait l’âme de ceux qui osaient le croiser. Quand
elle fixait quelqu’un, l’air autour d’elle devenait plus lourd, chargé d’une
peur viscérale.
Toutefois, elle n’était pas une prêtresse née dans ce monde.
Elle n’était même pas aalisienne.
C'était un « être de la nuit » qui inspirait la
crainte parmi les Aalisiens indigènes et n'aurait jamais dû exister sur Aalis.
Au sommet de la pyramide, sur une plateforme, elle se tenait
immobile, droite, royale. L’air autour d’elle vibrait d’une énergie lourde,
chargée de la peur collective des milliers d’indigènes en contrebas.
La mystérieuse jeune femme leva lentement une main fine,
paume ouverte vers la foule. Le silence s’abattit instantanément. Aux pieds du
monument, des milliers d’indigènes étaient prosternés ou à genoux, certains
sanglotant, d’autres le regard vide d’extase morbide. Des corps sacrifiés gisaient
sur les marches : membres tranchés, torses ouverts, flaques de sang luisant
sous la lune. L’atmosphère était lourde, moite, saturée de l’odeur métallique du
sang et de la peur.
Un Aalisien, arborant une étole couverte de symboles sacrés,
s’avança d’un ou deux pas. Il portait un lourd costume rituel et tenait une
sorte de crosse épiscopale dans ses mains.
La voix de ce grand prêtre résonna dans la clairière. Elle
était chargée d’une autorité absolue.
¾
« Encore
un… Le sang doit couler jusqu’à ce que la lune devienne rouge. Alors seulement,
la volonté de « Marak Soach » pourra s’accomplir. »
Un jeune guerrier fut traîné au pied des marches. Il ne se
débattait pas ; drogué peut-être. Ses yeux étaient déjà vides, noyés dans le
regard abyssal de celle que l’officiant avait appelée « Marak Soach ».
La scène dégageait une aura de puissance sombre, de beauté
fatale et de terreur sacrée.
La foule bascula instantanément dans une ferveur absolue. Certains
pleuraient. D’autres tremblaient. Quelques-uns s’effondraient, prostrés, comme
si leur esprit ne supportait pas sa simple présence.
Le tumulte montait comme une marée.
Depuis son point d’observation immatériel, Abalam-Sri-Tanisnute perçut les
vagues d’émotions qui pulsaient à travers la foule aalisienne. Peur. Dévotion.
Extase. Terreur sacrée. Toutes ces sensations s’entremêlaient et convergeaient
vers le sommet du temple en forme de shikhara,
où se tenait la jeune femme.
Elle ne bougeait presque pas.
Maintenant assise sur le trône de pierre, le dos droit, les mains posées sur
ses genoux, elle semblait absente. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade
le long de ses épaules. Sa peau mate captait la lumière des torches, mais son
regard… son regard n’était fixé sur rien. Ses yeux ouverts donnaient
l’impression qu’elle contemplait un horizon intérieur inaccessible.
Autour d’elle, des prêtres, hideusement scarifiés ou mutilés, tournaient
lentement. Certains n’avaient plus que quatre membres, d’autres seulement deux.
Ils portaient leurs membres sectionnés comme des reliques, suspendus à des
hampes cérémonielles. Leurs chants graves montaient en spirale :
¾ Sân… haa… rak… vi… tchaaaar…
¾
Sân… haa…
rak… vi… tchaaaar…
Au pied du temple, le prisonnier tremblait. Ses six membres entravés se
débattaient faiblement. La peur brute qui émanait de lui traversa l’espace
comme une onde.
La jeune femme frémit.
À peine.
Mais Abalam le vit.
Les lignes de force autour d’elle se contractèrent brusquement. Une pression
invisible s’exerça. L’air sembla se figer. Le prisonnier s’effondra
soudainement, sans cri. La foule poussa un gémissement d’adoration.
Elle venait de tuer.
Sans geste.
Sans regard.
Sans même sembler consciente.
Le « Vieux » sentit alors la véritable nature de son état. Elle
n’était pas en train d’ordonner la mort. Elle la subissait. Son esprit, saturé
de peur étrangère, réagissait par réflexe. Comme un système de défense
incontrôlé.
Une enfant enfermée dans une arme.
Abalam s’approcha davantage. Son corps astral descendit lentement,
traversant les volutes de fumée, jusqu’à se tenir face à elle.
C’est à cet instant précis que le corps astral
d’Abalam-Sri-Tanisnute apparut dans son champ de perception.
Elle leva les yeux.
Pas vers la foule.
Pas vers les prêtres.
Pas un mouvement physique. Mais sa conscience pivota. Comme
si une présence nouvelle avait émergé derrière le voile.
Elle tourna lentement la tête, avec une précision surnaturelle. Elle le vit.
Elle planta son regard directement dans la direction du corps astral de l’observateur
invisible. Ses yeux cernés semblaient le transpercer jusqu’à l’âme.
Le flux d’énergie changea brutalement de direction. Une
onde psychique cristalline jaillit d’elle et frappa le corps astral d’Abalam
avec violence. Une vague glaciale le traversa malgré son écran mental. Il sentit
tout son esprit vibrer. Impossible, se dit-il. Même certaines entités astrales
supérieures ne percevaient pas aussi précisément un observateur hors phase. Il
n’avait jamais connu une telle puissance psionique brute.
Pour la première fois depuis très longtemps, le regard de la
jeune femme ne contenait pas uniquement de la terreur ou de la résignation.
Puis elle sourit, d’un lent sourire qui étira ses lèvres.
Ce sourire n’était ni cruel ni bienveillant. Il ressemblait plutôt à
l’expression d’un être découvrant un phénomène intéressant.
Lorsqu’elle parla, aucun son ne sortit de sa bouche. Sa voix
résonna cette fois directement dans l’esprit d’Abalam, froide et intime :
¾
Tu n’es
pas d’ici.
Le Vieux comprit qu’il venait de franchir une limite. Jusqu’ici, il
observait. Désormais, il était impliqué.
La jeune femme inclina légèrement la tête, comme pour mieux l’étudier. Elle
perçut en lui quelqu’un qui pouvait peut-être … la voir ... vraiment.
Autour d’elle, la foule se balançait à l’unisson. Les adorateurs
constituaient une masse fanatique. Leurs émotions s’intensifiaient, aspirées
vers elle comme un torrent invisible.
Le chant des prêtres continua, mais, pour elle, le monde venait de basculer.
Une pensée jaillit, brutale, tremblante :
¾
Ne
t'approche pas… Pars… pars… je ne veux pas te tuer.
Abalam ne répondit pas immédiatement. Il observa. Derrière cette injonction,
il percevait une panique immense, comprimée depuis des années.
Il répondit doucement, par la pensée :
—
Tu ne me perçois
pas comme une menace.
Un sourire très faible, presque fragile, effleura ses lèvres
sensuelles. Sa voix, douce et fatiguée, résonna directement dans l’esprit du
Vieux de la Montagne :
—
…Tu n’as pas peur
de moi ?
Silence. Elle comprit que cet observateur bienveillant ne la percevait pas
comme une menace mortelle. Ses yeux se remplirent d’une tension presque
douloureuse.
—
Je… je ne
contrôle pas… quand ils ont peur… ça arrive… je ne veux pas… je ne veux pas…
Ce n’était pas une affirmation de puissance. C’était presque
une supplication.
—
Tous les autres
meurent quand ils me regardent trop longtemps… ou ils s’infligent de terribles
mutilations pour me ressembler. Mais toi… tu es encore là. »
Emporté par une bouffée d’empathie, le vieux Norjan entra en résonnance avec
l’esprit de la jeune femme humaine. Une vague d’images le submergea.
La jungle dense, humide et obscure. Une capsule de survie partiellement
fondue par la friction atmosphérique. Une enfant couverte de boue, avec des
vêtements déchirés. Des créatures bondissantes. Une peur absolue. Puis, la mort
soudaine des animaux. Des cadavres qui attirent de charognards. Puis des
prédateurs s’approchant. Mais frappés par la mort le temps d’une pensée. Encore
et encore. Puis les premiers Aalisiens à découvrir l’enfant. Observateurs
sidérés. Leur terreur. Leur prosternation. Les premiers sacrifices. Elle criant
d’arrêter. Personne ne comprenant. La spirale. Les années.
Le Vieux reçut tout.
Il comprit.
Ce n’était pas une entité maléfique.
C’était une jeune femme, humaine, aux pouvoirs psioniques
incontrôlés, devenue malgré elle le centre d’un culte sanguinaire qui la
détruisait à petit feu.
Elle n’était pas une déesse.
Elle n’était même pas une prêtresse.
Elle était la captive d’un mécanisme religieux bâti autour de sa peur.
Ce n’était qu’une humaine. Perdue. Une jeune femme
naufragée, arrivée sur Aalis des années plus tôt, une enfant effrayée et seule dans
la jungle hostile. Ses pouvoirs psioniques, brutaux et mal contrôlés, s’étaient
réveillés sous l’effet de la terreur pure. Chaque fois qu’un animal
s’approchait trop près, chaque fois qu’elle sentait le danger, une pensée
unique, incontrôlable, jaillissait : et la bête tombait raide morte, le cerveau
littéralement écrasé par sa peur projetée.
Les Aalisiens l’avaient découverte. Prudemment, ils
l’avaient observée. Des cadavres des pires prédateurs de la forêt jonchaient le
sol autour de la « tanière » de l’étrange enfant. Alors, d’abord, ils
l’avaient crainte. Puis ils l’avaient adorée. Pour eux, cette créature à
seulement quatre membres, capable de tuer d’une simple pensée, ne pouvait être
qu’une déesse venue d’un autre plan, mystique.
Les plus fanatiques avaient commencé à s’amputer
volontairement de deux de leurs six membres pour lui ressembler. Ils étaient
devenus ses prêtres et elle leur « déesse de la mort ». Le sang avait
coulé. D’abord quelques animaux sacrifiés, puis des prisonniers capturés lors
de razzias de plus en plus lointaines. Le temple shikhara qu’ils lui avaient
érigé était devenu un autel permanent de terreur et d’adoration.
Elle n’avait jamais voulu cela.
Sur les marches du temple sacrificiel, sa peau d’un brun
très foncé luisait sous les torches. Elle portait toujours la même couronne
pyramidale que les Aalisiens lui avaient forgée à l’image de leurs montagnes
sacrées. Son sari végétal vivant, entrelacé de lianes et de fleurs
luminescentes, était taché de sang séché ou frais arraché à tous les captifs
qui lui étaient « offerts ». Ses yeux noirs, cernés par des années de
cauchemars et de culpabilité, fixaient le vide avec une lassitude infinie.
Elle étouffait.
Chaque sacrifice la faisait suffoquer un peu plus. Chaque
regard d’adoration fanatique lui rappelait qu’elle était prisonnière de la
terreur qu’elle inspirait. Elle n’osait plus parler franchement, de peur qu’une
émotion trop forte ne déclenche à nouveau sa pensée meurtrière. Elle se confia
à Abalam :
—
Ils pensent que
je veux ça… murmura-t-elle dans son esprit. Quand je panique… ils croient que
c’est un ordre… Quand je pleure… ils pensent que je réclame plus…
Un autre prisonnier était traîné devant l’autel. La foule criait. Elle ferma
les yeux, comme pour se protéger.
—
Je n’arrive plus
à arrêter… continua-t-elle. J’essaie de ne plus penser… de ne plus sentir…
sinon… ils meurent…
Abalam sentit que tous les traumatismes vécus depuis son enfance et pendant
des années avaient compartimenté son esprit. Inconsciemment, elle restait
fréquemment figée dans une torpeur salutaire. Elle vivait dans un état second
pour ne pas déclencher ses propres pouvoirs.
Une prison mentale.
—
Comment
t’appelles-tu ? demanda-t-il.
Une hésitation.
—
…Soach… C’est…
c’était… mon nom…
Elle fit un pas en avant sur les marches ensanglantées. Sa
couronne shikhara trembla légèrement. Puis, exprimant une profonde tritesse :
—
Je ne suis pas
une déesse. Je suis… juste perdue. Et je n’arrive plus à arrêter tout ça.
Ses yeux cernés se plantèrent dans ceux du corps astral
d’Abalam avec une intensité désespérée.
—
Si tu es venu
pour me juger… fais-le vite. Si tu es
venu pour m’aider… alors aide-moi à sortir de cette prison que j’ai moi-même
créée sans le vouloir.
Les prêtres hurlèrent en contrebas. Le prisonnier fut poussé en avant. La
peur monta. L’énergie autour d’elle vibra dangereusement.
—
Regarde-moi, dit
doucement Abalam.
Elle ouvrit les yeux.
—
Concentre-toi sur
moi.
La tension diminua légèrement. L’énergie se stabilisa.
Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un lui offrait un point
d’ancrage.
L’onde de terreur qu’elle projetait habituellement était
absente. À la place, Abalam ne ressentait plus qu’une immense fatigue
psychique, une solitude écrasante, et un espoir timide, presque brisé.
—
Tu… tu es réel ?
demanda-t-elle.
—
Mon corps est
loin. Mais moi, je suis ici.
—
Tu vas partir…
comme les autres visions…
—
Non.
Elle sentit la certitude dans sa pensée. Calme. Stable. Sans peur.
Le corps astral d’Abalam-Sri-Tanisnute resta un long moment
silencieux, flottant au-dessus des marches ensanglantées. Il observait la jeune
femme avec une profonde compassion mêlée de prudence. Il sentait la tempête
psionique qui bouillonnait en elle, prête à exploser au moindre pic d’émotion.
Pourtant, derrière cette puissance destructrice, il percevait surtout une
immense détresse humaine.
Il parla enfin, d’une voix calme, grave et ancienne, qui
résonna directement dans l’esprit de Soach, sans passer par l’air moite de la
jungle :
—
Soach… Je
m’appelle Abalam-Sri-Tanisnute. Là où je vis en ermite, dans ma grotte, de
l’autre côté de l’océan, les Aalisiens me nomment « le Vieux de la
Montagne ». Je ne suis pas venu te juger, ni t’adorer. Je suis venu parce
que j’ai senti un trouble dans les lignes de force de ce monde.
Il fit descendre lentement son corps astral jusqu’à se
trouver presque à la même hauteur qu’elle, sur les marches supérieures du
temple shikhara.
—
Je vois ce que tu
es : une naufragée d’un autre monde, une enfant devenue femme, prisonnière de
pouvoirs que tu n’as jamais demandés. Je vois aussi le poids que tu portes. Ces
sacrifices… cette adoration qui t’étouffe… ce n’est pas ta volonté. C’est la
peur des autres qui a construit cette cage autour de toi.
Soach resta immobile, les doigts légèrement crispés sur la
pierre tachée de sang. Ses yeux cernés ne quittaient pas le vieil homme astral.
Pour la première fois depuis des années, quelqu’un lui parlait comme à une
personne, et non comme à une déesse ou à un monstre.
Abalam poursuivit, toujours avec la même sérénité :
—
Il y a un océan
entre nous, dit-il. Mais je le traverserai. Je viendrai jusqu’à toi.
Il marqua une courte pause, puis ajouta avec gravité :
—
Je peux t’aider.
D’abord à échapper à cette situation oppressante. Je peux te guider hors de ce
temple, loin de ces prêtres fanatiques et de cette jungle qui t’a emprisonnée.
Il existe des lieux plus calmes sur ce monde, des sanctuaires où tu pourras
respirer sans craindre de tuer par accident.
Une onde de stupeur parcourut son esprit.
—
Mais d’abord… je dois
t’aider à maîtriser ou à contenir tes pouvoirs. Ils sont terriblement
dangereux, oui. Mais ils ne sont pas une malédiction en soi. Ils sont une force
brute, comme un torrent de montagne. Avec du temps, de la discipline et les bonnes
techniques de méditation, tu pourras apprendre à les canaliser plutôt qu’à les
subir. Tu n’auras plus à vivre dans la terreur de ta propre pensée.
Abalam-Sri-Tanisnute identifiait avec une acuité de plus en
plus précise la nature exacte des pouvoirs qui irradiaient de la jeune femme.
Son corps astral, habitué à lire les lignes de force d’Aalis, percevait
maintenant le champ psionique de Soach comme une tempête invisible, dense et
instable.
Il parla avec une précision calme, presque clinique, tout en
restant doux :
—
Soach… laisse-moi
te décrire ce que je vois en toi, afin que tu comprennes mieux ce que tu portes.
Abalam-Sri-Tanisnute prit une profonde respiration pour
présenter succintement mais pédagogiquement le parcours qu’il proposerait à
cette enfant « sauvage » devenue une jeune femme mortellement
dangereuse.
¾
Voici fort
longtemps, j’ai reçu un long enseignement de la part de grands maîtres versés
dans les arts de l’esprit. J’ai reçu l’apprentissage des capacités
parapsychiques, appelées « psioniques ».
Il leva une main translucide et traça lentement dans l’air
une série de lignes lumineuses et de symboles qui matérialisèrent, pour elle
seule, la carte mentale de ses pouvoirs.
Elle
reconnut : un
bouclier et des traits pointillés qui viennent buter contre lui ; un cœur
entouré d’ondes qui rayonnent vers l’extérieur ; un œil ouvert, avec des
bulles de pensée qui montent vers lui ; deux têtes, deux esprits, reliés
par des ondes qui circulent dans les deux sens ; une forme conique ou
triangulaire partant d’un esprit dominant vers un esprit dominé ; et enfin
une explosion d’éclairs détruisant une cible.
Puis Abalam reprit :
¾
J’ai reçu mon
apprentissage au sein d’un Clergé bien différent du culte sanguinaire que ces
pauvres créatures effrayées te vouent. L’enseignement que j’y ai reçu fut très
progressif, étape par étape. Chaque pouvoir s’accompagnant d’une obligation de
contrôle. Chaque puissance nouvelle s’accompagnant du sens du devoir et de
l’altruisme.
Laisse-moi t’expliquer ces symboles :
- le bouclier symbolise un « écran mental ». Le disciple est
capable de former un écran mental protégeant ses pensées contre une
indiscrétion télépathique.
- le cœur symbolise l’ « empathie ». Le disciple peut sentir
les émotions des personnes qui l'entourent.
- L’œil grand ouvert symbolise la « lecture des pensées ». Le
disciple peut lire les pensées des rencontres et même de ses compagnons.
- Les
deux esprits reliés par des ondes symbolisent le « sondage mental ».
Le disciple peut recevoir mais aussi émettre des pensées dans l'esprit d'un
non-télépathe.
- Le
triangle/cône symbolise le « contrôle mental ». Le disciple peut donner un
ordre sans le formuler verbalement.
- Les
éclairs ou l’explosion symbolisent l’ « assaut mental ». Le disciple
contrôle complètement les actions d'un non-télépathe.
Observant la jeune femme, il perçut qu’elle avait compris.
—
Soach, tu es déjà à la dernière étape,
mais avec une puissance incontrôlée, comme je n’en ai presque jamais observé
dans ma longue vie ... et sans avoir appris les indispensables étapes précédentes.
C’est exactement ce
qui te rend dangereuse pour les autres. C’est tragique mais je peux t’aider, te
sauver. Voilà mon diagnostic : Tu n’as aucun écran mental → tu subis toutes les émotions autour de
toi. Tu possèdes une empathie incontrôlée → la peur des autres te submerge. Tu émets
des sondages mentaux involontaires. Tu déclenches des assauts mentaux réflexes sous stress.
Soach semblait confuse, submergée de termes et
notions qui dépassaient sa compréhension de
naufragée. Après tout, enfant « sauvage », elle avait vécu
seule dans une forêt hostile ; et puis elle était devenue involontairement
la « chose » de ces Aalisiens fous de terreur.
Le vieux sage reprit ses explications plus
calmement encore.
—
Lorsque la peur
ou l’instinct de survie atteint un certain seuil, ton esprit projette une
pensée unique, concentrée, qui agit comme une arme sur la conscience de la
cible. C’est une « explosion psychique ». Elle ne frappe pas le corps, mais
directement le cerveau. En une fraction de seconde, elle provoque une
« surcharge neuronale totale » : arrêt cardiaque, rupture des
vaisseaux cérébraux, ou simplement l’extinction immédiate de la conscience.
C’est pour cela que les animaux tombaient raides morts autour de toi
enfant. C’est pour cela que les prêtres fanatiques se prosternent encore
aujourd’hui : ils ont vu des guerriers s’effondrer sans une seule blessure
visible.
De chaudes larmes se mirent à couler sur son beau visage
sombre.
—
Tu n’attaques pas
volontairement. Tu te défends inconsciemment. Je te propose de t’enseigner dans l’ordre
inverse de celui que j’ai reçu. Tu devras d’abord apprendre ... à ne pas tuer.
Pour cela, il te faudra : reconnaître la montée de peur ; « respirer »
mentalement ; fixer une pensée neutre pour atteindre la sérénité ;
afin de ne pas libérer ton énergie psychique si dévastatrice. Ce sera la base
de ton écran mental.
Pour ne pas décourager son interlocutrice avant même d’entreprendre son
enseignement, le « Vieux » maître Abalam-Sri-Tanisnute se garda bien
de lui révéler une future complication. Selon les critères du Clergé,
outre-monde, Soach était une anomalie dangereuse. Mais héritier d'une très
ancienne civilisation, il était animé d'une grande bienveillance. Avec
optimisme, il pensait pouvoir sauver cette jeune humaine et lui enseigner
suffisamment longtemps, malgré son très grand âge, pour qu'elle parvienne à
contrôler ses pouvoirs.
Abalam laissa les lignes lumineuses s’estomper doucement.
— Voilà ce que tu
es réellement, Soach. Pas une déesse. Pas un monstre. Mais une humaine qui
possède un talent psionique brut, extrêmement rare, et qui n’a jamais eu
personne pour lui apprendre à le canaliser.
Il la regarda droit dans les yeux, avec une bienveillance
profonde.
—
Si tu es
volontaire, je t’enseignerai depuis le début, depuis les premières techniques
de maîtrise mentale. Tu devras faire preuve de patience car ce ne sera pas
instantané. Cela te demandera des mois pour chaque étape, et peut-être des
années apprendre à te contrôler suffisamment. Mais à terme tu cesseras enfin
d’être l’esclave de ta propre pensée.
Soach resta silencieuse, les larmes coulant à nouveau librement
sur ses joues sombres. Pour la première fois, quelqu’un venait de nommer
précisément le chaos qui la rongeait depuis son enfance. Pour la première fois
depuis très longtemps, la pression écrasante qui pesait sur sa poitrine sembla
s’alléger un peu.
—
…Pourquoi ?
murmura-t-elle dans l’esprit d’Abalam. Pourquoi m’aiderais-tu ? Je suis
dangereuse. J’ai déjà tué de nombreuses fois, sans le vouloir. Si je perds le
contrôle ne serait-ce qu’un instant…
Abalam répondit avec douceur :
—
Parce que je vois
en toi une âme perdue, pas un monstre. Si tu acceptes mon aide, je te donnerai
ma parole : je ne t’abandonnerai pas. Mais tu devras me faire confiance… et
surtout, tu devras apprendre à te faire confiance à toi-même. »
Il tendit une main translucide, astrale, vers elle, sans la
toucher.
—
La décision
t’appartient, Soach. Veux-tu que je t’aide à te contrôler ? Voudrais-tu bientôt
quitter cet endroit sans mettre en danger les personnes que tu rencontrerais
ailleurs ?
Soach resta silencieuse un long moment. Son regard passa des
prêtres prosternés en contrebas à la main tendue du vieil ermite. Pour la
première fois depuis son arrivée sur Aalis, elle sentait une porte
s’entrouvrir… une possibilité réelle de liberté.
—
Personne…
personne ne vient ici…
—
Moi, si.
Elle trembla. Pas physiquement. Intérieurement. Une fissure dans la
résignation.
Elle murmura, la voix tremblante :
—
…Montre-moi. Même
si c’est dangereux. Même si je risque de te blesser. Je ne veux plus… vivre
comme ça.
Abalam inclina lentement la tête en signe d’acceptation de
sa requête. Mais Soach ne semblait pas parvenir à croire à l’opportunité qui
s’offrait à elle :
—
… Les prêtres ne
me laisseront pas partir…
—
Tu n’as pas
besoin de partir. Je viendrai te chercher. Je t’expliquerai le moment venu.
Inconsciente du dialogue télépathique qui s’opérait entre leur « déesse
de la mort » et « le corps astral invisible d’Abalam,
la foule s’agenouilla en contrebas. Les chants reprirent plus forts.
Mais pour elle, le bruit semblait lointain.
—
Pourquoi ? demanda-t-elle
encore incrédule vis-à-vis de la toute première personne qui lui manifestait de
la bienveillance.
—
Parce que tu es
seule.
—
…
—
Et parce que tu
n’es pas une déesse.
Un silence immense.
Puis, pour la première fois depuis des années, une émotion différente
apparut dans son esprit. Pas la peur. Pas la culpabilité. Pas l’épuisement.
Un espoir fragile.
—
Reviens…
murmura-t-elle.
—
Je reviendrai.
Le corps astral d’Abalam commença à s’estomper.
Avant de disparaître complètement, il envoya une dernière pensée, ferme,
inébranlable :
—
Tiens bon, Soach.
L’océan n’est pas assez vaste pour m’arrêter.
L’esprit du Vieux retourna à son corps, dans sa grotte de
la mesa. La méditation était finie.
Ce voyage astral et le déploiement d’un écran mental pour
résister à la puissance de cette jeune télépathe « sauvage » et surpuissante
l’avaient épuisé.
Avant de sombrer dans un profond sommeil réparateur, il songea
à la tâche qu'il allait entreprendre malgré son très grand âge. Une dernière fois,
au terme de sa longue existence, il redeviendrait le Maître qui transmettrait son
expérience, et les enseignements des maîtres qui l’avaient précédé, à une nouvelle
génération de prodiges.