jeudi 22 octobre 2026

Soach, "la pensée qui tue" (présentation d'un des personnages du roman en cours d'écriture) - deuxième partie

 [Suite de l'article publié à https://calypso1577.blogspot.com/2026/04/soach-la-pensee-qui-tue-presentation.html ]

Préambule 

 « Le Vieux de la Montagne », comme le surnommaient les villageois de la mangrove, vivait en ermite dans la mesa. Au cœur d’un dédale de grottes, dans une cavité proche du sommet de la « Grande Mesa », il s’asseyait quotidiennement en surplomb de l’océan.

Ainsi installé, il s’adonnait assidument à la méditation solitaire. Il se connectait avec l’énergie du monde. De là, il pouvait percevoir les lignes de force qui quadrillaient la planète et, progressivement, il établissait une carte mentale de tout le réseau énergétique planétaire.

Grâce à sa persévérance, ce rituel lui permettrait bientôt d’accomplir son ultime devoir. Avant sa mort, comme ceux de sa lignée l’avaient fait, avant lui, sur d’innombrables mondes, il s’était promis de construire un « Tétraèdre de transit », ici, sur sa planète d’adoption : Aalis. Mais pour une efficacité parfaite, l’ermite cherchait l’emplacement idéal. Ce cristal si particulier, capable d’entrer en résonance entre les plans matériel et astral, rejoindrait bientôt le réseau multimillénaire édifié à travers la galaxie par ses ancêtres, les Sages de Norjane.

Après quelques années, il avait déjà cartographié les lignes énergétiques de tout le continent principal, Grandeterre. Il entreprenait désormais l’exploration des autres étendues de terre, au-delà des océans.

Un jour, en pleine méditation, à  l’occasion d’une sortie de corps plus lointaine que d’habitude, Abalam-Sri-Tanisnute détecta un trouble dans le champ de Force de la planète.

Le « Vieux » s’était aventuré à l’ouest. Son corps astral avait franchit la Mer Méridienne ; ainsi que l’on nommait cette immense déchirure qui séparait Grandeterre de Ouesterre. Après avoir survolé l’océan, il avait pénétré dans l’épaisse forêt, humide et obscure, du continent occidental.

Glissant entre les arbres de la jungle, telle une silhouette fantomatique, le Vieux avait d’abord été incommodé par un pressentiment diffus. Mu par sa curiosité d’ancien explorateur du cosmos, et guidé par cette gêne indéfinie, il avait voulu connaître la source du trouble. Progressivement, il pénétra dans les noires profondeurs de la jungle. Maintenant sa conscience en alerte, il avait perçu des pulsions de peur de plus en plus dérangeantes, piquantes, presque douloureuses. Au cœur de la forêt, alors que des sculptures étranges et des petites constructions apparaissaient ça et là, la peur ambiante s’intensifia.

Brusquement, comme s’il avait franchit un seuil fatidique, le sentiment se transforma en terreur insoutenable. Percuté par une onde psychique d’une rare violence, le vieux prêtre dût puiser dans sa grande expérience des enseignements « psi » pour neutraliser ce tsunami psychique. Sans une vie entière dédiée à la maîtrise des capacités « psioniques », tout autre être transcendant que lui aurait pu basculer dans la folie, submergé par un effroi insoutenable, ou pire, subir des séquelles irrémédiables dans tout son système nerveux et neuronal ...  

Ayant repris le contrôle de son esprit, il resta un long moment sans oser s’avancer. Puis il se remit à s’approcher mais avec la plus extrême prudence. Il percevait de plus en plus nettement l’origine de ce flux d’énergie négative.

Le corps astral flottant tantôt au-dessus de la canopée, tantôt dans les profondeurs lugubres des sous-bois, le vénérable Abalam-Sri-Tanisnute ne tarda pas à découvrir une concentration de population indigène. C’était une ville de huttes et de tentes où s’agglutinaient des milliers et des milliers d’Aalisiens du continent Ouestlande. Dans ce sordide rassemblement, qui empestait l’odeur infecte de charognes, l’atmosphère devenait morbide. Un temple de pierre trônait en son centre. Il avait la forme d’une pyramide à étages, hérissée de piques et de pals sur lesquels étaient exposés les corps mutilés des victimes de sacrifices. L’horreur était palpable. La puanteur et du sang, partout du sang. Et des membres tranchés. Un sentiment mêlé de souffrance et de fanatisme se dégageait de la foule prosternée. La masse des Aalisiens de la forêt semblait figée entre peur existentielle et adoration intense.

Qu’est-ce qui provoquait tout cela ?  

 

Soach « la pensée qui tue »

En se concentrant davantage, Abalam-Sri-Tanisnute franchit en flottant les derniers voiles de terreur qui saturaient l’air. Suspendu au-dessus de la foule, son corps astral demeura immobile presque à la verticale du monument de pierre dégoulinant d’hémoglobine. Ces offrandes macabres paraissaient offertes à quelque mystérieuse puissance obscure.

Soudain, il sentit, au dernier étage de cette structure, ce qui provoquait tout cela. L’air devint lourd, moite, saturé de l’odeur métallique du sang et de la peur collective.

Au sommet des larges marches ensanglantées, jonchées de membres tranchés et de flaques rouges luisantes sous la lune, se tenait la source de l’effrayante énergie psychique.

Ce n’était ni un dieu tribal, ni une simple folie collective. Le « Vieux » ressentit distinctement que les indigènes n’adoraient pas l’entité mystérieuse par dévotion. Ils le faisaient par survie.

Abalam s'approcha davantage mais en restant sur ses gardes, pour ne pas se laisser surprendre à nouveau. Il se tenait prêt à neutraliser toute onde psychique destructrice qui serait dirigée contre lui. L'énergie intensément négative était palpable. La vibration dissonante faisait même  vaciller sa forme astrale.

Soudain, il devina, se détachant de l'obscurité du temple, une silhouette étrangère à ce monde.

La foule, jusqu'alors figée dans une prosternation terrifiée, se mit à trembler. Un mouvement de masse s'opéra vers le temple. Des instruments de musique émettant des sons évoquant de terribles grincements émanèrent du bâtiment se propageant jusqu’à la jungle environnante. Les sonorités nasillardes et stridentes du hautbois, scandées par les percussions sourdes et les tintements métalliques des cymbales, composaient une musique rituelle, hypnotique et presque incantatoire. Les prêtres s’écartèrent lentement… et la porte du temple s’ouvrit.

Le souffle d’Abalam se suspendit.

Pourtant, l’ouverture ne vomit ni horreur tentaculaire, ni titan de chair, ni entité informe.

Elle apparut.

Au sommet du large escalier de pierre brute, maculé de sang frais qui coulait en rigoles sombres entre les marches, se dressait ... une jeune femme ! Une femme humaine d’une beauté à couper le souffle, à la fois sublime et terrifiante, presque surnaturelle.


Ses pieds nus foulèrent les marches sombres sans hésitation.

Son corps était incroyablement attirant, hypnotique. Des jambes galbées et élégantes, des hanches pleines, une taille marquée et des courbes généreuses. Sa poitrine voluptueuse se soulevait lentement au rythme de sa respiration.

Elle était vêtue d’un sari végétal tressé avec des lianes souples et des feuilles de banian vert foncé, orné de fleurs de la forêt. Cette étoffe s’enroulait sensuellement autour de son corps maculé du sang qui coulait en rigoles brillantes le long de ses courbes.

Ses cheveux, longs et noirs, tombaient en cascade jusqu’au bas de ses reins. Ils ondoyaient avec une lenteur irréelle, indépendamment du vent. Quelques mèches étaient collées par l’humidité ambiante et teintées d’hémoglobine.

Sa peau d’un brun profond et chaud semblait capter la lueur dansante des torches comme si elle absorbait la lumière elle-même. Elle était recouverte, à divers endroits, de poudres rituelles colorées.

Sur sa tête trônait une imposante couronne shikhara, inspirée des temples et des pics montagneux aux neiges éternelles. La structure étagée était sculptée de motifs sacrés, entrelacée de fleurs et de feuilles vivantes.

Son visage était parfaitement harmonieux — non pas simplement beau, mais structuré selon une symétrie presque géométrique, troublante pour l’œil exercé d’Abalam. Ses traits fins et nobles, profondément typés, évoquaient les anciennes lignées indiennes. Pommettes hautes, nez légèrement aquilin, lèvres pleines d’un sombre naturel, lui donnaient une noblesse sévère. Sa bouche s'ouvrait sur des dents d’un blanc éclatant.

Mais ce sont surtout ses yeux qui fascinaient et terrifiaient à la fois : deux abysses noirs, légèrement cernés, luisaient d'une lumière rouge sang. Ils semblaient percer l’âme de quiconque les croisait, et absorber toute volonté. Ce regard perçait l’âme de ceux qui osaient le croiser. Quand elle fixait quelqu’un, l’air autour d’elle devenait plus lourd, chargé d’une peur viscérale.

Toutefois, elle n’était pas une prêtresse née dans ce monde. Elle n’était même pas aalisienne.

C'était un « être de la nuit » qui inspirait la crainte parmi les Aalisiens indigènes et n'aurait jamais dû exister sur Aalis.

Au sommet de la pyramide, sur une plateforme, elle se tenait immobile, droite, royale. L’air autour d’elle vibrait d’une énergie lourde, chargée de la peur collective des milliers d’indigènes en contrebas.

La mystérieuse jeune femme leva lentement une main fine, paume ouverte vers la foule. Le silence s’abattit instantanément. Aux pieds du monument, des milliers d’indigènes étaient prosternés ou à genoux, certains sanglotant, d’autres le regard vide d’extase morbide. Des corps sacrifiés gisaient sur les marches : membres tranchés, torses ouverts, flaques de sang luisant sous la lune. L’atmosphère était lourde, moite, saturée de l’odeur métallique du sang et de la peur.

Un Aalisien, arborant une étole couverte de symboles sacrés, s’avança d’un ou deux pas. Il portait un lourd costume rituel et tenait une sorte de crosse épiscopale dans ses mains.

La voix de ce grand prêtre résonna dans la clairière. Elle était chargée d’une autorité absolue.  

¾    « Encore un… Le sang doit couler jusqu’à ce que la lune devienne rouge. Alors seulement, la volonté de « Marak Soach » pourra s’accomplir. »

Un jeune guerrier fut traîné au pied des marches. Il ne se débattait pas ; drogué peut-être. Ses yeux étaient déjà vides, noyés dans le regard abyssal de celle que l’officiant avait appelée « Marak Soach ».

La scène dégageait une aura de puissance sombre, de beauté fatale et de terreur sacrée.

La foule bascula instantanément dans une ferveur absolue. Certains pleuraient. D’autres tremblaient. Quelques-uns s’effondraient, prostrés, comme si leur esprit ne supportait pas sa simple présence.

Le tumulte montait comme une marée.

Depuis son point d’observation immatériel, Abalam-Sri-Tanisnute perçut les vagues d’émotions qui pulsaient à travers la foule aalisienne. Peur. Dévotion. Extase. Terreur sacrée. Toutes ces sensations s’entremêlaient et convergeaient vers le sommet du temple en forme de shikhara, où se tenait la jeune femme.

Elle ne bougeait presque pas.

Maintenant assise sur le trône de pierre, le dos droit, les mains posées sur ses genoux, elle semblait absente. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade le long de ses épaules. Sa peau mate captait la lumière des torches, mais son regard… son regard n’était fixé sur rien. Ses yeux ouverts donnaient l’impression qu’elle contemplait un horizon intérieur inaccessible.

Autour d’elle, des prêtres, hideusement scarifiés ou mutilés, tournaient lentement. Certains n’avaient plus que quatre membres, d’autres seulement deux. Ils portaient leurs membres sectionnés comme des reliques, suspendus à des hampes cérémonielles. Leurs chants graves montaient en spirale :

¾    Sân… haa… rak… vi… tchaaaar…

¾    Sân… haa… rak… vi… tchaaaar…

Au pied du temple, le prisonnier tremblait. Ses six membres entravés se débattaient faiblement. La peur brute qui émanait de lui traversa l’espace comme une onde.

La jeune femme frémit.

À peine.

Mais Abalam le vit.

Les lignes de force autour d’elle se contractèrent brusquement. Une pression invisible s’exerça. L’air sembla se figer. Le prisonnier s’effondra soudainement, sans cri. La foule poussa un gémissement d’adoration.

Elle venait de tuer.

Sans geste.

Sans regard.

Sans même sembler consciente.

Le « Vieux » sentit alors la véritable nature de son état. Elle n’était pas en train d’ordonner la mort. Elle la subissait. Son esprit, saturé de peur étrangère, réagissait par réflexe. Comme un système de défense incontrôlé.

Une enfant enfermée dans une arme.

Abalam s’approcha davantage. Son corps astral descendit lentement, traversant les volutes de fumée, jusqu’à se tenir face à elle.

C’est à cet instant précis que le corps astral d’Abalam-Sri-Tanisnute apparut dans son champ de perception.

Elle leva les yeux.

Pas vers la foule.       

Pas vers les prêtres.

Pas un mouvement physique. Mais sa conscience pivota. Comme si une présence nouvelle avait émergé derrière le voile.

Elle tourna lentement la tête, avec une précision surnaturelle. Elle le vit. Elle planta son regard directement dans la direction du corps astral de l’observateur invisible. Ses yeux cernés semblaient le transpercer jusqu’à l’âme.

Le flux d’énergie changea brutalement de direction. Une onde psychique cristalline jaillit d’elle et frappa le corps astral d’Abalam avec violence. Une vague glaciale le traversa malgré son écran mental. Il sentit tout son esprit vibrer. Impossible, se dit-il. Même certaines entités astrales supérieures ne percevaient pas aussi précisément un observateur hors phase. Il n’avait jamais connu une telle puissance psionique brute.

Pour la première fois depuis très longtemps, le regard de la jeune femme ne contenait pas uniquement de la terreur ou de la résignation.

Puis elle sourit, d’un lent sourire qui étira ses lèvres. Ce sourire n’était ni cruel ni bienveillant. Il ressemblait plutôt à l’expression d’un être découvrant un phénomène intéressant.

Lorsqu’elle parla, aucun son ne sortit de sa bouche. Sa voix résonna cette fois directement dans l’esprit d’Abalam, froide et intime :

¾    Tu n’es pas d’ici.

Le Vieux comprit qu’il venait de franchir une limite. Jusqu’ici, il observait. Désormais, il était impliqué.

La jeune femme inclina légèrement la tête, comme pour mieux l’étudier. Elle perçut en lui quelqu’un qui pouvait peut-être … la voir ... vraiment.

Autour d’elle, la foule se balançait à l’unisson. Les adorateurs constituaient une masse fanatique. Leurs émotions s’intensifiaient, aspirées vers elle comme un torrent invisible.

Le chant des prêtres continua, mais, pour elle, le monde venait de basculer.

Une pensée jaillit, brutale, tremblante :

¾    Ne t'approche pas… Pars… pars… je ne veux pas te tuer.

Abalam ne répondit pas immédiatement. Il observa. Derrière cette injonction, il percevait une panique immense, comprimée depuis des années.

Il répondit doucement, par la pensée :

—    Tu ne me perçois pas comme une menace.

Un sourire très faible, presque fragile, effleura ses lèvres sensuelles. Sa voix, douce et fatiguée, résonna directement dans l’esprit du Vieux de la Montagne :

—    …Tu n’as pas peur de moi ?

Silence. Elle comprit que cet observateur bienveillant ne la percevait pas comme une menace mortelle. Ses yeux se remplirent d’une tension presque douloureuse.

—    Je… je ne contrôle pas… quand ils ont peur… ça arrive… je ne veux pas… je ne veux pas…

Ce n’était pas une affirmation de puissance. C’était presque une supplication.

—    Tous les autres meurent quand ils me regardent trop longtemps… ou ils s’infligent de terribles mutilations pour me ressembler. Mais toi… tu es encore là. »

Emporté par une bouffée d’empathie, le vieux Norjan entra en résonnance avec l’esprit de la jeune femme humaine. Une vague d’images le submergea.

La jungle dense, humide et obscure. Une capsule de survie partiellement fondue par la friction atmosphérique. Une enfant couverte de boue, avec des vêtements déchirés. Des créatures bondissantes. Une peur absolue. Puis, la mort soudaine des animaux. Des cadavres qui attirent de charognards. Puis des prédateurs s’approchant. Mais frappés par la mort le temps d’une pensée. Encore et encore. Puis les premiers Aalisiens à découvrir l’enfant. Observateurs sidérés. Leur terreur. Leur prosternation. Les premiers sacrifices. Elle criant d’arrêter. Personne ne comprenant. La spirale. Les années.

Le Vieux reçut tout.

Il comprit.

Ce n’était pas une entité maléfique. 

C’était une jeune femme, humaine, aux pouvoirs psioniques incontrôlés, devenue malgré elle le centre d’un culte sanguinaire qui la détruisait à petit feu.

Elle n’était pas une déesse.
Elle n’était même pas une prêtresse.
Elle était la captive d’un mécanisme religieux bâti autour de sa peur.

Ce n’était qu’une humaine. Perdue. Une jeune femme naufragée, arrivée sur Aalis des années plus tôt, une enfant effrayée et seule dans la jungle hostile. Ses pouvoirs psioniques, brutaux et mal contrôlés, s’étaient réveillés sous l’effet de la terreur pure. Chaque fois qu’un animal s’approchait trop près, chaque fois qu’elle sentait le danger, une pensée unique, incontrôlable, jaillissait : et la bête tombait raide morte, le cerveau littéralement écrasé par sa peur projetée.

Les Aalisiens l’avaient découverte. Prudemment, ils l’avaient observée. Des cadavres des pires prédateurs de la forêt jonchaient le sol autour de la « tanière » de l’étrange enfant. Alors, d’abord, ils l’avaient crainte. Puis ils l’avaient adorée. Pour eux, cette créature à seulement quatre membres, capable de tuer d’une simple pensée, ne pouvait être qu’une déesse venue d’un autre plan, mystique.

Les plus fanatiques avaient commencé à s’amputer volontairement de deux de leurs six membres pour lui ressembler. Ils étaient devenus ses prêtres et elle leur « déesse de la mort ». Le sang avait coulé. D’abord quelques animaux sacrifiés, puis des prisonniers capturés lors de razzias de plus en plus lointaines. Le temple shikhara qu’ils lui avaient érigé était devenu un autel permanent de terreur et d’adoration.

Elle n’avait jamais voulu cela.

Sur les marches du temple sacrificiel, sa peau d’un brun très foncé luisait sous les torches. Elle portait toujours la même couronne pyramidale que les Aalisiens lui avaient forgée à l’image de leurs montagnes sacrées. Son sari végétal vivant, entrelacé de lianes et de fleurs luminescentes, était taché de sang séché ou frais arraché à tous les captifs qui lui étaient « offerts ». Ses yeux noirs, cernés par des années de cauchemars et de culpabilité, fixaient le vide avec une lassitude infinie.

Elle étouffait.

Chaque sacrifice la faisait suffoquer un peu plus. Chaque regard d’adoration fanatique lui rappelait qu’elle était prisonnière de la terreur qu’elle inspirait. Elle n’osait plus parler franchement, de peur qu’une émotion trop forte ne déclenche à nouveau sa pensée meurtrière. Elle se confia à Abalam :

—    Ils pensent que je veux ça… murmura-t-elle dans son esprit. Quand je panique… ils croient que c’est un ordre… Quand je pleure… ils pensent que je réclame plus…

Un autre prisonnier était traîné devant l’autel. La foule criait. Elle ferma les yeux, comme pour se protéger.

—    Je n’arrive plus à arrêter… continua-t-elle. J’essaie de ne plus penser… de ne plus sentir… sinon… ils meurent…

Abalam sentit que tous les traumatismes vécus depuis son enfance et pendant des années avaient compartimenté son esprit. Inconsciemment, elle restait fréquemment figée dans une torpeur salutaire. Elle vivait dans un état second pour ne pas déclencher ses propres pouvoirs.

Une prison mentale.

—    Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il.

Une hésitation.

—    …Soach… C’est… c’était… mon nom…

Elle fit un pas en avant sur les marches ensanglantées. Sa couronne shikhara trembla légèrement. Puis, exprimant une profonde tritesse :

—    Je ne suis pas une déesse. Je suis… juste perdue. Et je n’arrive plus à arrêter tout ça.

Ses yeux cernés se plantèrent dans ceux du corps astral d’Abalam avec une intensité désespérée.

—    Si tu es venu pour me juger… fais-le vite.  Si tu es venu pour m’aider… alors aide-moi à sortir de cette prison que j’ai moi-même créée sans le vouloir.

Les prêtres hurlèrent en contrebas. Le prisonnier fut poussé en avant. La peur monta. L’énergie autour d’elle vibra dangereusement.

—    Regarde-moi, dit doucement Abalam.

Elle ouvrit les yeux.

—    Concentre-toi sur moi.

La tension diminua légèrement. L’énergie se stabilisa.

Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un lui offrait un point d’ancrage.

L’onde de terreur qu’elle projetait habituellement était absente. À la place, Abalam ne ressentait plus qu’une immense fatigue psychique, une solitude écrasante, et un espoir timide, presque brisé.

—    Tu… tu es réel ? demanda-t-elle.

—    Mon corps est loin. Mais moi, je suis ici.

—    Tu vas partir… comme les autres visions…

—    Non.

Elle sentit la certitude dans sa pensée. Calme. Stable. Sans peur.

Le corps astral d’Abalam-Sri-Tanisnute resta un long moment silencieux, flottant au-dessus des marches ensanglantées. Il observait la jeune femme avec une profonde compassion mêlée de prudence. Il sentait la tempête psionique qui bouillonnait en elle, prête à exploser au moindre pic d’émotion. Pourtant, derrière cette puissance destructrice, il percevait surtout une immense détresse humaine.

Il parla enfin, d’une voix calme, grave et ancienne, qui résonna directement dans l’esprit de Soach, sans passer par l’air moite de la jungle :

—    Soach… Je m’appelle Abalam-Sri-Tanisnute. Là où je vis en ermite, dans ma grotte, de l’autre côté de l’océan, les Aalisiens me nomment « le Vieux de la Montagne ». Je ne suis pas venu te juger, ni t’adorer. Je suis venu parce que j’ai senti un trouble dans les lignes de force de ce monde.

Il fit descendre lentement son corps astral jusqu’à se trouver presque à la même hauteur qu’elle, sur les marches supérieures du temple shikhara.

—    Je vois ce que tu es : une naufragée d’un autre monde, une enfant devenue femme, prisonnière de pouvoirs que tu n’as jamais demandés. Je vois aussi le poids que tu portes. Ces sacrifices… cette adoration qui t’étouffe… ce n’est pas ta volonté. C’est la peur des autres qui a construit cette cage autour de toi.

Soach resta immobile, les doigts légèrement crispés sur la pierre tachée de sang. Ses yeux cernés ne quittaient pas le vieil homme astral. Pour la première fois depuis des années, quelqu’un lui parlait comme à une personne, et non comme à une déesse ou à un monstre.

Abalam poursuivit, toujours avec la même sérénité :

—    Il y a un océan entre nous, dit-il. Mais je le traverserai. Je viendrai jusqu’à toi.

Il marqua une courte pause, puis ajouta avec gravité :

—    Je peux t’aider. D’abord à échapper à cette situation oppressante. Je peux te guider hors de ce temple, loin de ces prêtres fanatiques et de cette jungle qui t’a emprisonnée. Il existe des lieux plus calmes sur ce monde, des sanctuaires où tu pourras respirer sans craindre de tuer par accident.

Une onde de stupeur parcourut son esprit.

—    Mais d’abord… je dois t’aider à maîtriser ou à contenir tes pouvoirs. Ils sont terriblement dangereux, oui. Mais ils ne sont pas une malédiction en soi. Ils sont une force brute, comme un torrent de montagne. Avec du temps, de la discipline et les bonnes techniques de méditation, tu pourras apprendre à les canaliser plutôt qu’à les subir. Tu n’auras plus à vivre dans la terreur de ta propre pensée.

Abalam-Sri-Tanisnute identifiait avec une acuité de plus en plus précise la nature exacte des pouvoirs qui irradiaient de la jeune femme. Son corps astral, habitué à lire les lignes de force d’Aalis, percevait maintenant le champ psionique de Soach comme une tempête invisible, dense et instable.

Il parla avec une précision calme, presque clinique, tout en restant doux :

—    Soach… laisse-moi te décrire ce que je vois en toi, afin que tu comprennes mieux ce que tu portes.

Abalam-Sri-Tanisnute prit une profonde respiration pour présenter succintement mais pédagogiquement le parcours qu’il proposerait à cette enfant « sauvage » devenue une jeune femme mortellement dangereuse.

¾    Voici fort longtemps, j’ai reçu un long enseignement de la part de grands maîtres versés dans les arts de l’esprit. J’ai reçu l’apprentissage des capacités parapsychiques,  appelées « psioniques ».

Il leva une main translucide et traça lentement dans l’air une série de lignes lumineuses et de symboles qui matérialisèrent, pour elle seule, la carte mentale de ses pouvoirs.

Elle reconnut : un bouclier et des traits pointillés qui viennent buter contre lui ; un cœur entouré d’ondes qui rayonnent vers l’extérieur ; un œil ouvert, avec des bulles de pensée qui montent vers lui ; deux têtes, deux esprits, reliés par des ondes qui circulent dans les deux sens ; une forme conique ou triangulaire partant d’un esprit dominant vers un esprit dominé ; et enfin une explosion d’éclairs détruisant une cible.

Puis Abalam reprit :

¾    J’ai reçu mon apprentissage au sein d’un Clergé bien différent du culte sanguinaire que ces pauvres créatures effrayées te vouent. L’enseignement que j’y ai reçu fut très progressif, étape par étape. Chaque pouvoir s’accompagnant d’une obligation de contrôle. Chaque puissance nouvelle s’accompagnant du sens du devoir et de l’altruisme.

Laisse-moi t’expliquer ces symboles :

- le bouclier symbolise un « écran mental ». Le disciple est capable de former un écran mental protégeant ses pensées contre une indiscrétion télépathique.

- le cœur symbolise l’ « empathie ». Le disciple peut sentir les émotions des personnes qui l'entourent.

- L’œil grand ouvert symbolise la « lecture des pensées ». Le disciple peut lire les pensées des rencontres et même de ses compagnons.

- Les deux esprits reliés par des ondes symbolisent le « sondage mental ». Le disciple peut recevoir mais aussi émettre des pensées dans l'esprit d'un non-télépathe.

- Le triangle/cône symbolise le « contrôle mental ». Le disciple peut donner un ordre sans le formuler verbalement.  

- Les éclairs ou l’explosion symbolisent l’ « assaut mental ». Le disciple contrôle complètement les actions d'un non-télépathe.

Observant la jeune femme, il perçut qu’elle avait compris.

—    Soach, tu es déjà à la dernière étape, mais avec une puissance incontrôlée, comme je n’en ai presque jamais observé dans ma longue vie ... et sans avoir appris les indispensables étapes précédentes. C’est exactement ce qui te rend dangereuse pour les autres. C’est tragique mais je peux t’aider, te sauver. Voilà mon diagnostic : Tu n’as aucun écran mental → tu subis toutes les émotions autour de toi. Tu possèdes une empathie incontrôlée → la peur des autres te submerge. Tu émets des sondages mentaux involontaires. Tu déclenches des assauts mentaux réflexes sous stress.

Soach semblait confuse, submergée de termes et notions qui dépassaient sa compréhension de  naufragée. Après tout, enfant « sauvage », elle avait vécu seule dans une forêt hostile ; et puis elle était devenue involontairement la « chose » de ces Aalisiens fous de terreur.

Le vieux sage reprit ses explications plus calmement encore.

—    Lorsque la peur ou l’instinct de survie atteint un certain seuil, ton esprit projette une pensée unique, concentrée, qui agit comme une arme sur la conscience de la cible. C’est une « explosion psychique ». Elle ne frappe pas le corps, mais directement le cerveau. En une fraction de seconde, elle provoque une « surcharge neuronale totale » : arrêt cardiaque, rupture des vaisseaux cérébraux, ou simplement l’extinction immédiate de la conscience. 

C’est pour cela que les animaux tombaient raides morts autour de toi enfant. C’est pour cela que les prêtres fanatiques se prosternent encore aujourd’hui : ils ont vu des guerriers s’effondrer sans une seule blessure visible.

De chaudes larmes se mirent à couler sur son beau visage sombre.

—    Tu n’attaques pas volontairement. Tu te défends inconsciemment. Je te propose de t’enseigner dans l’ordre inverse de celui que j’ai reçu. Tu devras d’abord apprendre ... à ne pas tuer. Pour cela, il te faudra : reconnaître la montée de peur ; « respirer » mentalement ; fixer une pensée neutre pour atteindre la sérénité ; afin de ne pas libérer ton énergie psychique si dévastatrice. Ce sera la base de ton écran mental.

Pour ne pas décourager son interlocutrice avant même d’entreprendre son enseignement, le « Vieux » maître Abalam-Sri-Tanisnute se garda bien de lui révéler une future complication. Selon les critères du Clergé, outre-monde, Soach était une anomalie dangereuse. Mais héritier d'une très ancienne civilisation, il était animé d'une grande bienveillance. Avec optimisme, il pensait pouvoir sauver cette jeune humaine et lui enseigner suffisamment longtemps, malgré son très grand âge, pour qu'elle parvienne à contrôler ses pouvoirs.

Abalam laissa les lignes lumineuses s’estomper doucement.

—    Voilà ce que tu es réellement, Soach. Pas une déesse. Pas un monstre. Mais une humaine qui possède un talent psionique brut, extrêmement rare, et qui n’a jamais eu personne pour lui apprendre à le canaliser.

Il la regarda droit dans les yeux, avec une bienveillance profonde.

—    Si tu es volontaire, je t’enseignerai depuis le début, depuis les premières techniques de maîtrise mentale. Tu devras faire preuve de patience car ce ne sera pas instantané. Cela te demandera des mois pour chaque étape, et peut-être des années apprendre à te contrôler suffisamment. Mais à terme tu cesseras enfin d’être l’esclave de ta propre pensée.

Soach resta silencieuse, les larmes coulant à nouveau librement sur ses joues sombres. Pour la première fois, quelqu’un venait de nommer précisément le chaos qui la rongeait depuis son enfance. Pour la première fois depuis très longtemps, la pression écrasante qui pesait sur sa poitrine sembla s’alléger un peu.

—    …Pourquoi ? murmura-t-elle dans l’esprit d’Abalam. Pourquoi m’aiderais-tu ? Je suis dangereuse. J’ai déjà tué de nombreuses fois, sans le vouloir. Si je perds le contrôle ne serait-ce qu’un instant…

Abalam répondit avec douceur :

—    Parce que je vois en toi une âme perdue, pas un monstre. Si tu acceptes mon aide, je te donnerai ma parole : je ne t’abandonnerai pas. Mais tu devras me faire confiance… et surtout, tu devras apprendre à te faire confiance à toi-même. »

 Il tendit une main translucide, astrale, vers elle, sans la toucher. 

—    La décision t’appartient, Soach. Veux-tu que je t’aide à te contrôler ? Voudrais-tu bientôt quitter cet endroit sans mettre en danger les personnes que tu rencontrerais ailleurs ?

Soach resta silencieuse un long moment. Son regard passa des prêtres prosternés en contrebas à la main tendue du vieil ermite. Pour la première fois depuis son arrivée sur Aalis, elle sentait une porte s’entrouvrir… une possibilité réelle de liberté.

—    Personne… personne ne vient ici…

—    Moi, si.

Elle trembla. Pas physiquement. Intérieurement. Une fissure dans la résignation.

Elle murmura, la voix tremblante :

—    …Montre-moi. Même si c’est dangereux. Même si je risque de te blesser. Je ne veux plus… vivre comme ça.

Abalam inclina lentement la tête en signe d’acceptation de sa requête. Mais Soach ne semblait pas parvenir à croire à l’opportunité qui s’offrait à elle :

—    … Les prêtres ne me laisseront pas partir…

—    Tu n’as pas besoin de partir. Je viendrai te chercher. Je t’expliquerai le moment venu.

Inconsciente du dialogue télépathique qui s’opérait entre leur « déesse de la mort » et « le corps astral invisible  d’Abalam,  la foule s’agenouilla en contrebas. Les chants reprirent plus forts. Mais pour elle, le bruit semblait lointain.

—    Pourquoi ? demanda-t-elle encore incrédule vis-à-vis de la toute première personne qui lui manifestait de la bienveillance.

—    Parce que tu es seule.

—    …

—    Et parce que tu n’es pas une déesse.

Un silence immense.

Puis, pour la première fois depuis des années, une émotion différente apparut dans son esprit. Pas la peur. Pas la culpabilité. Pas l’épuisement.

Un espoir fragile.

—    Reviens… murmura-t-elle.

—     Je reviendrai.

Le corps astral d’Abalam commença à s’estomper.

Avant de disparaître complètement, il envoya une dernière pensée, ferme, inébranlable :

—    Tiens bon, Soach. L’océan n’est pas assez vaste pour m’arrêter.

L’esprit du Vieux retourna à son corps, dans sa grotte de la mesa. La méditation était finie.

Ce voyage astral et le déploiement d’un écran mental pour résister à la puissance de cette jeune télépathe « sauvage » et surpuissante l’avaient épuisé.

Avant de sombrer dans un profond sommeil réparateur, il songea à la tâche qu'il allait entreprendre malgré son très grand âge. Une dernière fois, au terme de sa longue existence, il redeviendrait le Maître qui transmettrait son expérience, et les enseignements des maîtres qui l’avaient précédé, à une nouvelle génération de prodiges.




mardi 20 octobre 2026

Roboute et Yvraine

 

Dans l'univers de Warhammer 40k, la relation entre Roboute Guilliman (le Primarque des Ultramarines) et Yvraine (l'émissaire des Ynnari, une faction Aeldari) relève principalement d'une alliance pragmatique et d'un mème communautaire plutôt que d'une romance officielle. [1, 2, 3, 4]
Dans le Lore (Canon)
  • La résurrection : Yvraine a joué un rôle clé (en guidant son âme) aux côtés du Archmagos Belisarius Cawl pour ressusciter Guilliman, qui avait été mortellement blessé par son frère Fulgrim. [1, 2, 3]
  • Une relation strictement politique : Leur contact se limite à une alliance de circonstance face à des ennemis communs. Ils se respectent par nécessité mais restent méfiants, Guilliman demeurant un haut responsable de l'Imperium profondément attaché à la xénophobie institutionnelle de ce dernier. Dans les textes officiels comme L'Avènement du Primarque, leur séparation est courtoise mais sans aucune implication romantique. [1, 2, 3, 4, 5, 6]
Dans le Fandom (Fanart et Mèmes)
  • L'origine de la rumeur : Le fait qu'Yvraine ait « guidé l'âme » de Guilliman pour le ramener à la vie a été perçu par une partie des fans comme un acte très intime, enflammant l'imagination de la communauté. [1]
  • Le mème : Sur les réseaux sociaux (Reddit, TikTok, etc.), un courant humoristique majeur ("Fanon") transforme ce duo improbable en couple officiel, souvent pour contrer la noirceur et le sérieux extrême du lore officiel par de la comédie ou de la romance décalée. [1, 2, 3]