La nuit était tombée depuis une heure, entraînant également une chute
de quelques degrés de la température. Mais l’activité de l’astroport
n’avait quant à elle pas diminuée. Elle était même plus intense. C’était
en effet à ce moment que les transactions les moins officielles y
étaient conclues, que des cargaisons s’y échangeait sans laisser de
traces dans les bourses aux matières premières de l’infosphère locale,
et que les capitaines les moins regardants (qui a dit contrebandiers ?) y
embauchaient des équipiers ou embarquaient des passagers désireux de
quitter la planète discrètement.
Cela convenait tout à fait à Cuperno d’Eol, et c’était la raison pour
laquelle ce soir encore, il vadrouillait nuitamment sur le tarmac.
Encore que vadrouiller ne soit pas le terme exact, car il implique une
sorte d’insouciance que Cuperno ne pouvait se permettre.
Il était sur liste noire et il le savait. Sa dernière affaire avait
mal tourné, ses associés l’avaient lâché et maintenant, il lui fallait
s’éclipser discrètement. Les portes-flingues du syndicat local
mettraient à coup sûr la main sur lui s’il se contentait de retourner à
Tonka City, et le Continent Sauvage n’était définitivement pas une
solution. Aussi Cuperno errait-il sur le terrain d’ultrabéton à la
recherche d’un embarquement, louvoyant entre les cargos minéraliers
ventrus et les transporteurs mixtes, jetant des coups d’oeils craintifs
autour de lui quand il ne ruminait pas en regardant ses pieds, et
omettant parfois de regarder où il allait.
C’est ainsi qu’il buta tête baissée dans un obstacle heureusement
assez mou. En levant les yeux, il constata qu’il venait d’entrer en
contact avec le ventre d’une montagne de muscles de 2m20 de haut. L’Être
était un humanoïde ogresque vêtu d’un blouson de cuir et d’un bermuda
de toile. Sa peau était une sorte de cuir vert foncé, son large visage
aux traits massifs était surmonté d’un crâne chauve à l’exception d’une
petite queue de cheval noire. Le Hulk des vieilles légendes. Sa voix
profonde était à l’avenant, mais Cuperno fut légèrement rassuré en
apercevant la lueur amusée dans ses yeux sombres :
« ‘Faut faire attention où tu marches, fils. Qu’est-ce que tu fabriques dans le coin des stoppeurs ? »
Le premier réflexe de Cuperno fut défensif. Petit bond en arrière,
jambes légèrement fléchies, les mains vers l’avant, il était prêt à
toute éventualité, surtout désagréable. Tous les sens en alerte, il ne
lui fallut qu’une demi-seconde pour se faire une idée de l’engin qui
venait de lui barrer la route. Pas rassuré par le gabarit de l’obstacle,
Cuperno misa tout sur le sourire amical de l’ogre et décida de la jouer
« décontracté ». Bien que purement de composition, c’était un rôle
qu’il maitrisait à la perfection, en toute circonstance.
« Excusez-moi, je ne vous avais pas vu… C’est vous dire si je suis distrait ! »
Il arborait son sourire charmeur, mais viril, une valeur sûre.
Ce devait probablement être un de ces instants décisifs où l’on peut
gagner beaucoup, et perdre encore davantage. Cuperno avait eu son lot de
décisions difficiles et de prises de risques plus ou moins calculées,
mais pas le choix, il fallait encore compter sur son flair pour quitter
cette planète. Si son charme lui faisait rarement défaut, son intuition
n’était malheureusement pas sa qualité la plus infaillible… Surtout ces
derniers temps…
« On m’a donné rendez-vous par ici, mais je crois qu’on m’a oublié, ou que je me suis égaré… Vous connaissez Dieptr Burar ? »
Il venait d’inventer le nom, peu de chance que le formec vivant qu’il
venait de « rencontrer » le connaisse. Quoique… Avec la malchance qui
l’accablait ces derniers temps…
« Il avait du boulot pour moi. »
L’ogre était appâté, Cuperno espérait que son appétit était
raisonnable… Sans se départir de l’expression amusée qui faisait briller
ses yeux, la montagne humanoïde secoua sa tête massive de droite à
gauche :
« Jamais entendu ce blaze-là, fiston. Si ton Dieptr Burar bricole des
choses ou tient un biznesse, ce n’est pas par ici. Je connais tout ce
et ceux qui touchent de près ou de loin au milieu des stoppeurs sur ce
bout de caillou gelé, et il n’en fait pas partie. Tu m’as l’air trop
malin pour t’être paumé : ton pote t’aura mal aiguillé, ou alors il t’a
posé un lapin. Bon, maintenant, pour ce qui est du taf’… De nuit, sur un
astroport, j’imagine que ce n’est pas une place de danseuse exotique
que tu recherches ? Je me trompe, fils ? »
Il sortit un cigare de la taille d’une lampe torche de la poche de
poitrine de son blouson, farfouilla pour en extraire un épais barreau de
chaise qu’il tendit à Monsieur d’Eol :
« Tu fumes ? Je m’appelle Gorm Redian. Et toi ? »
La caisse sur laquelle il posa son colossal postérieur émit un long
cri de plastex surmené, tandis qu’il en montrait une autre à Cuperno,
l’invitant à s’asseoir. Ce dernier accepta le cigare avec un grand
sourire. Il n’aimait pas tellement cela, mais il avait appris à
apprécier toutes sortes de choses, même les plus étranges, surtout quand
elles étaient offertes par un si charmant inconnu.
« Ne sous-estimez pas mes talents de danseuse… Vous seriez surpris ! »
Risquant une poignée de main :
« On m’appelle Gédéon, pour vous servir. Et grand merci pour le cigare. »
Il serait bien temps de décliner sa véritable identité quand il
saurait exactement à qui il avait à faire. Il ne fallait pas rater une
opportunité, l’atmosphère semblait plutôt détendue et l’ogre plutôt
sympathique, mais Cuperno n’était vraiment pas en terrain conquis…
« Si mes talents de danseuse ne sont pas recherchés, je peux faire un
excellent homme d’équipage. J’ai assuré le confort des passagers sur de
nombreux vaisseaux et personne ne s’est jamais plaint de mes
services. »
Disant cela, il lui revenait à l’esprit le visage pourpre et
grimaçant d’un gradé de la guilde, mais il y avait prescription, et
l’anecdote n’était certainement pas opportune. Conscient que la sanction
cette fois pourrait être autrement plus lourde s’il faisait une fausse
manœuvre, Cuperno n’eut même pas le temps de se déconcentrer et continua
à bousculer sa chance pour voir jusqu’où cela pouvait le mener.
« Si vous connaissez quelqu’un que cela pourrait intéresser, je peux
officier sur à peu près n’importe quel vaisseau… A cette heure, ce
cigare est vraiment délicieux. Encore merci ! »
Un sourire se dessina sur le large visage de Gorm Redian. Il tira sur
son cigare, souffla un cumulo-nimbus de fumée bleutée et répondit :
« Enchanté, Gédéon Pourvousservir. Agent de bord, c’est ça ? Bon, je
vais être franc avec toi, fils, je ne connais pas de capitaine qui
serait susceptible de t’embarquer. Mais si ce que tu cherches, c’est te
barrer d’ici vite fait, j’ai peut-être un tuyau… »
Il souffla une nouvelle bouffée.
« Tu ne m’as pas encore demandé ce qu’on stoppe par ici, à part les
passants distraits. Ici, c’est le carré des astro-stoppeurs, fiston. Ou
les Routards du Vide, selon certains pressyborgs un peu poètes. A voir
ta tête, tu n’en as jamais entendu parler… »
Il montra du doigt un petit groupe d’Êtres à une vingtaine de mètres,
assis eux aussi sur des caisses en plastex autour d’un brasero à fusion
froide. Derrière eux, Cuperno put apercevoir dans la pénombre plusieurs
grandes sphères argentées flottant à quelques centimètres du tarmac sur
leurs antigravs au repos.
« Le principe, c’est qu’on embarque dans une bulle de survie un peu
spéciale. Le bazar n’est pas fait pour se poser sur un monde, mais pour
grimper en orbite. L’idée, c’est de se positionner correctement dans
l’espace cislunaire pour que ton transpondeur soit capté par un vaisseau
en partance, et que son capitaine accepte de te prendre à son bord
avant sa translation TL. »
« En principe, c’est illégal, mais pas suffisamment pour qu’il n’y
ait pas une demie-douzaine de compagnies qui fabriquent le matos. Quant
aux autorités planétaires, elles ferment les yeux, ou regardent ailleurs
: ça leur permet de se débarrasser des éléments indésirables.
L’avantage de la méthode, c’est qu’au regard du droit galactique,
l’astro-stoppeur est considéré comme étant en péril, donc les navires
qui captent sa balise se doivent de lui porter assistance. En général,
ça marche… Mais c’est assez dangereux. »
Nouveau nuage de fumée.
« Voilà, ça c’est l’astro-stop. Qu’est-ce que t’en dis, fils ? »
Observant son cigare tout juste allumé, Cuperno haussa les sourcils :
« Je comprends mieux le cigare… Le dernier plaisir du condamné ! »
Il sourit largement à son interlocuteur, comme pour lui montrer qu’il
n’était pas vraiment impressionné, ce qui était l’exact contraire de la
vérité…
« Il faut être rudement pressé de partir pour utiliser votre combine…
Et il vaut mieux tomber sur un capitaine compréhensif une fois
récupéré. Vous avez quel taux de réussite ? Je veux dire de survivant
qui ne sont pas ramenés illico presto à leur point de départ… »
La question était posée sur le ton du badinage, mais l’imagination de
Cuperno s’activait pour envisager les difficultés de l’opération, les
chances de réussite et où cela pouvait bien le mener. Toutes ces
considérations étant à évaluer également dans le cas où il déciderait de
chercher une autre solution. Il fallait qu’il se soit mis dans une
sacré panade pour envisager la possibilité de tenter ce genre
d’expérience… Cette fois, c’est sur, on ne l’y reprendrait pas ! Mais
pour l’heure, il ne pouvait pas se payer le luxe d’ignorer la montagne
de muscles qui lui faisait face.
Gorm Redian partit dans un grand éclat de rire sonore qui dut faire
vibrer la coque du Tabron le plus proche, à une centaine de mètres de
là.
« Tu sais que tu me plais bien, fils ? »
Monsieur d’Eol avait pût constater que la bouche de l’ogre contenait
une quantité inhabituelle de dents très carrées et très blanches, mais
cette dernière réplique ne signifiait pas forcément qu’il allait se
faire manger en sauce.
« Je t’ai dit tout à l’heure que les autorités laissent faire parce
que l’astro-stop est pour elles un bon moyen de se débarrasser des
emmerdeurs. Mais les emmerdeurs étant ce qu’ils sont, un nombre étonnant
d’entre nous survit. Il y a des tuyaux à connaître : moi, ça fait dix
ans que je vis comme ça. »
« Se faire ramener au point de départ ? Nous n’avons pas d’émetteur
hyperondes dans nos engins : avec les réseaux satellitaires de détection
autour des mondes impériaux, nos signaux de position seraient vite
quadrangulés et la Division Nova nous enverrait des navettes pour nous
récupérer. Non, non, nos transpondeurs utilisent de bonnes vieilles
ondes hertziennes, des faisceaux de communication laser et des salves de
neutrinos. Par contre, nos senseurs sont tip top, histoire d’être vite
prévenu dès qu’un navire approche. On a de quoi survivre à bord pendant
deux mois, et assez de propulsif pour changer de position une dizaine de
fois. »
« Et pour ce qui est des capitaines compréhensifs, si tu n’es pas
manchot, en général ils te prennent comme équipier pour le voyage et tu
payes ton billet en bossant à bord. »
Cuperno siffla entre ses dents.
« Dix ans que tu vis comme ça ? Ça, ça m’en bouche un coin… En y
réfléchissant bien, si ça marche, ça doit être une sacré aventure. Tu
risques ta peau pour embarquer sur un vaisseau inconnu, avec un équipage
inconnu, vers une destination inconnue… Respect l’ami, vous êtes une
belle bande d’allumés ! »
Hilare, Cuperno avait dit cela sur un ton amical et franchement admiratif.
« Pour couronner le tout, il doit falloir un paquet de crédits pour
s’envoyer en l’air. C’est surement pas le même prix que les libres
demoiselles de Loiselle ! »
Réflexion faite, le compte en banque de Cuperno allait peut-être décider à sa place du bien-fondé de cette escapade orbitale.
Gorm Redian tira une nouvelle fois sur son cigare et expulsa un nuage
de fumée qui aurait fait l’admiration des conducteurs de locomotives à
vapeur de Piezo IV.
« Figures-toi que si je t’en parle, fiston, c’est parce que c’est
moins cher qu’un billet pour Tréfolia en confort type 3. Si tu es
intéressé par ma combine et que tu as un peu de crédits, on va aller
voir une de mes relations, et ce serait bien le diable si on n’arrive
pas à te trouver une doudoune de première main. Alors, Gédéon
Pourvousservir, ça te tente ? »
Et voilà, il fallait déjà qu’il se décide. D’expérience, dans ce
genre de situation, Cuperno prenait toujours la mauvaise décision. Et
inutile de se dire « je suis tenté de faire ça donc je vais faire le
contraire », la décision finale sera de toute façon mauvaise, c’était
son karma, sa destinée. Cela dit, son karma était sans doute bien aidé
par le fait qu’il n’y avait probablement pas de bonne décision à
prendre…
Toujours souriant :
« Je vois que les affaires ne trainent pas ici. Casser sa tirelire
pour buller pendant deux mois, c’est pas comme s’offrir une nouvelle
paire de pompes. C’était pas sur mon planning de la journée… En même
temps, j’ai vraiment besoin d’aventure en ce moment. J’aimerais assez
rencontrer ta relation. »
C’était fait, sauf accident sa décision était prise. Il essayait déjà
de s’imaginer dans quelle poubelle interplanétaire il allait échouer…
Si tout se passait bien… Ou s’il n’était pas tout simplement en train de
se faire arnaquer…
L’ogre se leva et Cuperno aurait pu jurer avoir entendu la caisse de plastex sur laquelle il était assis émettre un soupir.
« Viens avec moi, fils. »
Gorm Redian entraîna Monsieur d’Eol en direction d’un immense hangar
situé à plusieurs centaines de mètres de là. Le bâtiment avait
véritablement des dimensions de cathédrale — pas celles qui abritaient
les lieux de culte des très anciennes religions du Berceau, mais celles
qui se dressaient sur les Routes interstellaires en occupant de vastes
portions de Triche-Lumière. Il fallait véritablement se dévisser le cou
et observer longuement le sommet de l’édifice pour distinguer la
dentelle de poutres métalliques qui soutenaient le toit, et il
s’étendait sur plusieurs kilomètres carrés.
L’intérieur abritait un grand marché au travers duquel l’ogre se
déplaçait avec aisance. Vu sa taille, chacune de ses enjambées
équivalait à trois de celles de Cuperno, si bien que ce dernier devait
trottiner derrière la montagne bipède qui le guidait. Ils parvinrent
enfin dans un espace dégagé où reposaient une vingtaine de grandes
bulles argentées. Une malachite se tenait au milieu. Sa salopette jaune
vif formait un contraste saisissant avec sa peau d’un noir profond qui
la rattachait sans doute possible à l’ethnie spatienne des Long-Traces.
« Voilà ma vendeuse de doudounes préférée. » dit Gorm Redian. « Ah
oui au fait, dans notre argot, une doudoune, c’est une capsule
d’astro-stop. C’est parce que dedans, on est bien au chaud… »
« Salut Din, ça boume ? Je t’amène un client potentiel, ma gazelle. Que je vous présente : Gédéon Pourvousservir, Din-Ki-Po. »
« Bonjour à vous Din-Ki-Po. »
Appréciant la vendeuse suivant les critères de sa race, et tentant quelques mots en malachite :
« Je comprends que Gorm aime venir ici… »
Continuant en univerlang :
« Gorm m’a bien vendu vos doudounes, et c’est visiblement un expert.
Bien que je ne sois pas très fortuné, il m’a presque convaincu de
rejoindre le club des stoppeurs. Qu’est-ce que vous avez à me proposer
? »
Tout en parlant, Cuperno essayait déjà de jauger la qualité du
matériel visible, histoire de s’assurer qu’il n’était pas tombé dans une
casse tentant de faire passer des épaves pour des engins de luxe. Gorm
s’était penché pour glisser quelques mots à l’oreille de la vendeuse
malachite tandis que Cuperno effectuait les travaux d’approche.
L’examen discret des capsules auquel se livra Monsieur d’Eol ne lui
permit pas de détecter à première vue d’entourloupe. Toutes étaient de
grands ovoïdes chromés d’hyperfilament énergisé, de cinq à sept mètres
de grand axe sur trois à quatre de petit axe. Leurs enveloppes externes
semblaient en bon état. Elles reposaient sur leurs flotteurs antigrav en
veille, ce qui signifiait que leurs circuits d’alimentation énergétique
fonctionnaient correctement.
L’ogre et la malachite terminèrent leur conciliabule, et Din-Ki-Po s’inclina légèrement :
« Enchantée de vous connaître, Gédéon. Et encore plus de peut-être
pouvoir faire affaire avec vous. Gorm me disait à l’instant que vous
seriez intéressé par un modèle d’occasion. Suivez-moi. »
Elle entraîna Cuperno en direction de l’une des amibes argentées
flottant aux alentours, une des plus petites. On pouvait supposer que
les plus grandes étaient destinées aux Êtres de forte corpulence tels
que Gorm Redian.
« Voilà. Je suis certaine que cette doudoune vous conviendrait tout à
fait. Elle est dotée d’un mini-ordinav hébergeant un infopilote de
niveau 1 qui assure l’ensemble des opérations de navigation. Idéale pour
un débutant. »
Elle manipula une télécommande et la capsule d’astrostop s’ouvrit
comme une huitre. L’habitacle était assez vaste et la couche était
vraisemblablement doublée de champs de force au sein desquels l’occupant
reposait comme un foetus dans un utérus chromé.
« Approchez-vous… Voulez-vous grimper à bord ? »
Cuperno, invité à monter dans la capsule, ne pût s’empêcher de jeter
un regard circulaire, comme pour vérifier que la configuration des lieux
ne permettait pas à la « doudoune » de l’envoyer directement sur
orbite. Un petit instant de paranoïa vite réprimé, sa disparition ne
valait sans doute pas le prix de l’engin… Avant de monter, Cuperno fit
consciencieusement le tour de la capsule pour une inspection dictée
uniquement par un fond de méfiance, nourri tout autant par la situation
que par un penchant naturel.
« Je pense effectivement que pour ce genre d’expérience il vaut mieux s’assurer du confort de l’engin. »
Ce n’était pas le cauchemar de claustrophobe que Monsieur d’Eol
aurait pû craindre. Dès qu’il s’installa sur la couche ergonomique, un
champ de suspension similaire à celui d’une couche antigrav s’activa, le
soulevant de quelques centimètres. L’ordinav afficha l’interface de
contrôle et de commande tout autour de lui, sous la forme d’icones
immatériels projetés par la console TriD.
« D’occasion dites-vous ? Est-ce qu’il a déjà servi souvent ? Est-ce
que son autonomie est réellement de deux mois ? Est-ce qu’on peut y
emporter quelques affaires personnelles ? Un animal de compagnie ?
Est-il prévu de revenir à son point de départ si les réserves devaient
venir à manquer ? Y’a-t’il un mode de pilotage manuel ? »
Après avoir assailli la vendeuse de toutes sortes de questions
dictées par son instinct de survie, Cuperno en ajouta une dernière, en
guise de conclusion :
« Et combien ça coûte ? »
Tout en parlant, Cuperno observait attentivement les réactions de la
vendeuse et de son rabatteur. Leur petit conciliabule l’avait un peu mis
sur la défensive. Gorm avait l’air d’un honnête ogre, du moins dans son
activité, mais tout cela était un peu précipité…
« C’est une première main. Elle est sortie une seule fois. Un
débutant, comme vous. Il n’a pas supporté… » répondit évasiment
Din-Ki-Po.
La large tête de Gorm Redian se matérialisa au-dessus de Cuperno toujours allongé dans la capsule.
« L’autonomie dépend de toi : si tu économises ton énergie, tu peux
rester là-haut jusqu’à douze semaines. En plus, avec ton petit gabarit,
tu peux peut-être gagner une semaine supplémentaire. Tu peux embarquer
jusqu’à trente kilos de matériel sur un modèle comme celui-ci. Mais plus
tu en prends, plus ça brûle ton combustible, et moins tu peux changer
d’orbite. Amener un animal avec toi ? C’est toi qui vois, mais primo, tu
as intérêt à le mettre sous calmants, ou mieux, à lui injecter du slow,
et deuzio, il va te bouffer l’autonomie de ton système de survie. Quant
à revenir au point de départ … S’il te reste du combustible pour
réduire ton orbite, et de l’énergie pour freiner ta descente aux
antigravs, c’est possible. Pas bien vu dans la communauté des
astro-stoppeurs, mais possible… »
La voix de Din-Ki-Po ajouta :
« Vous pouvez laisser l’infopilote s’occuper de la navigation ou
prendre la main sur l’ordinav. Il est à commande optique, vocale, ou par
neuro-dérivation si vous avez un plot vertébral. »
Une pause.
« Ce modèle est à vendre pour 12.000 crédits. »
Douze mille crédits !!! Ce sacré Gorm avait raison… C’était plus que
raisonnable, et si ce n’était l’aspect dangereusement hasardeux de
l’aventure, sans aucun doute la meilleur opportunité de quitter
rapidement les lieux qu’il puisse trouver.
Il restait à récupérer ses affaires, se constituer un petit paquetage
pour tenir plusieurs semaines enfermé dans cette bulle, et conclure
l’affaire avec Miss Doudoune. Et puis quelques semaines d’isolement,
voilà bien se qu’il fallait à Cuperno pour réfléchir à son avenir…
Et Gédéon ? Ce n’était sans doute pas le genre d’animal qu’on
souhaiterait emmener pour ce genre d’excursion. Le mettre sous slow…
Voilà qui allait considérablement relever le prix du voyage… Mais avant
tout, Cuperno devait montrer à Din-ki-po qu’un futur stoppeur pouvait
également être un excellent marchand.
« La valeur des choses dépend autant de ce qu’elles coutent que de ce
que l’acheteur peut y consacrer. J’ai peur que ce soit un peu cher pour
quelqu’un dans ma situation. D’autant que si j’apprécie sincèrement
cette rencontre imprévue, je ne pense pas que vous puissiez m’offrir une
assurance à la hauteur du risque. Quel est le meilleur prix que vous
puissiez faire à un aventurier peu fortuné mais qui sait se rappeler de
ses heureuses rencontres… »
Ce n’était pas la pègre locale qui allait le priver d’une bonne petite tranche de négociation, quelle qu’en soit la durée…
Gorm Redian et Din-Ki-Po échangèrent un long regard, les traits de
leurs visages se déformèrent imperceptiblement. De toute évidence, une
forme de communication non verbale était à l’oeuvre entre les deux
compères.
« Je vous entends, Monsieur Gédéon. Je peux descendre à 9999 crédits, mais pas en-dessous… »
9.999 crédits !!! Cette histoire devenait franchement trop belle pour être vraie…
Cuperno redoublait d’effort pour détecter une entourloupe, sur la
capsule, ou dans l’attitude de ses interlocuteurs. Se pouvait-il qu’il
ait été repéré et que toute cette histoire fût le moyen envisagé pour se
débarrasser de lui ? Son égo lui disait que c’était possible, mais sa
raison lui disait que c’était tout de même un peu capillo-tracté,
surtout si on considérait le style de ses anciens associés… Pour le
moment, quoiqu’il en soit, la meilleure solution semblait de jouer le
jeu le plus longtemps possible.
« Ça me semble un bon prix, et je dois pouvoir payer cela. Quelle est
la suite des opérations si je souhaite faire mon baptème
d’astro-stoppeur ? »
Din-Ki-Po sortit une auricaisse portable d’une des multiples poches de sa salopette jaune :
« Soit vous mettez votre petit doigt ici, soit vous me fournissez une
monécarte prépayée avec la somme, voire des espèces si vous le
souhaitez, et vous repartez avec votre doudoune, Monsieur Gédéon… »
Gorm Redian continua :
« … Et pour ce qui est du baptême, fils, fais-moi confiance… Je te
ramène au carré des stoppeurs ; mes potes et moi, on te montre comment
ce petit bijou fonctionne ; et on va organiser une petite fiesta pour
t’accueillir dans la communauté… T’as rien à faire, ce soir, de toutes
façons, je me trompe ? »
« Pas grand chose, ami Gorm, mais deux ou trois petites choses tout
de même… Il me faudrait une heure ou deux avant de pouvoir conclure
cette affaire, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »
Prenant rapidement congé, Cuperno s’éclipsa, en laissant bien comprendre qu’il allait rapidement revenir.
Plus concentré que lors de sa rencontre fortuite avec l’ogre, Cuperno
se rendit vers le motel miteux où il avait laissé ses quelques
affaires. Il faisait attention à ne pas « rencontrer » un obstacle
éventuel, mais il veillait aussi à ne pas être suivi ou observé. Arrivé
dans sa « planque », Cuperno réunit ses biens et s’en alla rendre la
carte d’accès au propriétaire à l’aspect tout aussi douteux que son
palace. Fouillant le fond de ses poches pour régler la chambre en
espèces sonnantes et trébuchantes, Cuperno repartit avec une mallette
allongée et un sac à dos. Un passant attentif aurait pu percevoir
quelques grognements et sifflements étranges en provenance du vieux sac
légèrement entrouvert.
Se dirigeant à nouveau vers la vendeuse de doudounes, mais par un
chemin légèrement différent, Cuperno fit deux pauses supplémentaires.
Une pour vider son compte en échange d’une monécarte d’une valeur de
9999 crédits, et d’une somme à peine plus importante en liquide. La
deuxième pour dépenser la quasi totalité de cette somme en liquide pour
acheter une dose de slow. Il lui restait tout juste de quoi parer à
quelques imprévus, au cas où les fournitures livrées avec la capsule lui
semblerait insuffisantes. Il put enfin retourner vers la vendeuse
malachite, prêt à affronter son destin, et surtout à quitter les lieux
le plus rapidement possible.
Din-Ki-Po s’inclina avec l’affabilité propre à ceux de son espèce en
empochant la monécarte de Cuperno. Elle avisa le sac à dos du nouvel
astro-stoppeur, qui semblait changer de forme en émettant des
grognements, lui tendit une pochette de plastique remplie de petits
injecteurs hypodermiques mono-dose :
« Des calmants à usage vétérinaire. Cadeau de Gorm, mais rangez ça
avec vos affaires et ne lui en parlez pas. Il vous propose de le
retrouver au coin des stoppeurs sur le tarmac. Il y a déjà amené votre
doudoune. »
Le groupe d’Êtres que Cuperno avait aperçu un peu plus tôt dans la
soirée l’accueillit à bras, tentacules, palpes et autres appendices
ouverts. Plusieurs humains, un karmairk, une xipéhuz au nom
imprononçable et quelques autres ET dont l’espèce était inconnue de
Cuperno formaient un cercle autour d’un brasero à fusion. L’ogre lui fit
une place à côté de lui, le présenta à tout le monde sous le nom de
« Gédéon, un ami ».
Ils lui proposèrent de se familiariser avec les commandes de son engin.
Ainsi que Din-Ki-Po l’avait indiqué, sa capsule d’astro-stop était
dotée d’un mini-ordinav aux capacités limitées, mais suffisantes pour
faire tourner un infopilote de niveau 1. Le contrôle manuel pouvait se
faire en mode optique, vocal ou en appariant son plot vertébral au
système.
Le système environnemental lui assurait chaleur et air respirable
pendant soixante jours. Un mini-alimenteur contenait assez de composés
organiques pour fabriquer une ration de PPb par jour pendant la même
durée. Le décollage et la mise en orbite étaient assurés par une unité
antigrav. Des impulseurs à plasma alimentés par un réservoir d’hydrogène
métallique permettaient de se déplacer dans l’espace cislunaire de la
planète de départ. La quantité de combustible était suffisante pour
environ dix déplacements transorbitaux. L’équipement était complété par
un bloc de communication à longue distance combinant ondes radio,
faisceaux laser et impulsions neutrinos, et par une unité de senseurs à
longue portée.
Lorsqu’il lui sembla qu’il maîtrisait les fonctionnalités de sa
doudoune, Cuperno pût rejoindre le reste des stoppeurs, et partager avec
eux viandes et légumes grillés à l’ancienne dans un demi-bidon de métal
recyclé en barbecue, ainsi que bières et autres boissons plus ou moins
alcoolisées qui sortaient à profusion, comme par magie, de cantines
réfrigérées. La fête célébrait à la fois son entrée dans la communauté
des astro-stoppeurs, et son départ imminent de Vonda.
Avant de rejoindre l’amicale des astro-stoppeurs, Cuperno avait
utilisé une des doses de calmant sur la forme changeante qui occupait
près de la moitié du sac à dos. La « chose » était plutôt de bonne
nature, mais avait la mauvaise habitude de se manifester au mauvais
moment. Il pût donc tranquillement profiter de la petite fête, quoiqu’il
ne pouvait pas tout à fait oublier le passé comme le futur proche. Ce
groupe de joyeux dingues était une petite bouffée de fraîcheur dans une
nuit qui s’annonçait bien longue. Et puis se faire quelques amis, même
modestes, par les temps qui couraient, ce n’était pas du luxe.
Cuperno se préparait mentalement à sauter dans sa capsule pour partir
rapidement et sans trop réfléchir à ce qui l’attendait, prêt à passer
le plus fièrement possible son brevet d’astro-stoppeur. Il y avait
néanmoins une question qui le préoccupait :
« Et vous lui racontez quoi au capitaine du navire quand vous montez à
bord ? Vous lui montrez votre badge d’astro-stoppeur, ou vous jouez les
survivants miséreux ? »
Ce fut l’un des Exotiques du groupe, un insectoïde répondant au nom
de Krkztk (ou quelque chose comme ça) qui lui répondit de sa voix tout
en chuitements et cliquetis :
« Ton badge, c’est ta doudoune, Gédéon. Selon le moment où tu es
ramassé et l’état de tes réserves et de ton système de survie, parfois
tu n’as même pas besoin de jouer les miséreux… »
Gorm abattit l’un des battoirs qui lui servaient de main sur l’épaule de Cuperno, en un geste fraternel :
« Ne joues pas, sois toi-même lorsque tu seras ramassé, et tout se passera bien, fils ! »
Pas tout à fait rassuré par les conseils de ses nouveaux
condisciples, Cuperno décida de ne plus se poser de questions. Il était
trop tard.
Profitant de son dernier repas partagé avant longtemps, Cuperno
n’était pas le dernier à rendre hommage à la gastronomie des
astro-stoppeurs. Ce n’est qu’une fois repus qu’il commença à préparer
sérieusement sa doudoune. Dernière vérification de la capsule, rangement
de tout le matériel qu’il pouvait embarquer. Il avait l’impression de
passer en revue l’intégralité de sa fortune, tout se qui restait de sa
vie. C’était au propre comme au figuré un nouveau départ, et ce n’était
malheureusement pas le premier.
Alors que la fête touchait à sa fin, les préparatifs terminés,
Cuperno posa son sac à dos à côté de lui dans la capsule, et c’est
confortablement installé qu’il dit au revoir à ses nouveaux amis, qui
pour être les plus récents, n’en étaient pas moins les meilleurs. C’est
donc empli d’une profonde morosité que Cuperno entama la procédure de
départ. Il allait avoir l’occasion de ressasser l’enchainement
malheureux des événements qui l’avaient conduit jusqu’ici. Pour se
sortir de cette analyse obsessionnelle, il ne lui restait qu’à rêver du
futur vaisseau qui, il l’espérait, allait le recueillir.
L’opacité de l’enveloppe d’hyperfilament de la capsule pouvait être
réglée à volonté, de la même manière que la coque d’un vaisseau Varlet.
Cuperno put donc voir les grands gestes amicaux que faisaient les
astro-stoppeurs pour lui dire adieu comme s’il avait reposé au creux
d’une bulle de savon. Gorm Redian lui adressa un ultime clin d’oeil,
puis la petite troupe s’écarta.
Le bourdonnement des répulseurs antigrav monta dans les ultrasons, et
l’amibe d’argent commença à s’élever silencieusement dans l’aube
violette de Vonda, grimpant de plus en plus vite vers le ciel sombre où
s’accrochaient encore quelques étoiles parmi les plus brillantes de la
voûte céleste.
L’infopilote projetait les lumignons des commandes de vol devant les
yeux de Cuperno. L’engin fit un brusque écart pour éviter la trajectoire
d’un énorme cargo de Classe III en approche finale, puis continua
tranquillement son ascension. En moins de trente minutes, la capsule
avait atteint la limite de l’exosphère planétaire. C’est ce moment que
choisit l’ordinav pour mettre à feu les impulseurs à plasma. En
regardant vers « l’arrière », Monsieur d’Eol vit la traînée pourpre de
flammes de fusion s’allonger sur plusieurs kilomètres tandis que sa
doudoune était injectée sur une orbite de transfert cislunaire.
Six heures plus tard, la capsule se stabilisait au point
d’équigravité entre Vonda et Iaphett, l’un de ses trois satellites
naturels. Le panorama était grandiose : d’un côté, la face grise et
grêlée de cratères de la petite lune désolée ; de l’autre, le globe de
Vonda, où dominaient le bleu des océans, le blanc immaculé des spirales
nuageuses et l’ivoire rosé des inlandsis éclairés par Maxime, boule de
gaz brillant d’un éclat écarlate en arrière plan.
Ne restait plus qu’à activer les senseurs et à se mettre à l’écoute sur toutes les fréquences de communication.
Et à attendre…
… Et attendre encore.
… Et encore.
Suspendu entre deux mondes, Cuperno commença à contempler son
environnement dans l’espoir plus ou moins confus d’y trouver une
réponse. Mais la première chose qu’il identifia clairement vint du plus
profond de lui-même : le vide. Les derniers événements, tellement denses
et imprévus, avaient absorbés toute son énergie et toutes ses pensées.
Il resta de longues heures à promener son regard autour de la capsule,
renonçant à tout objectif pour laisser son esprit divaguer dans
l’espace, incapable de discerner ou de mémoriser quoique ce soit.
Cuperno ne fit aucun effort pour se sortir de cette torpeur, qu’il
aurait bien aimé voir durer jusqu’à ce qu’on vienne l’en tirer.
Mais la faim, et les mouvements de son compagnon finirent par le
ramener à la réalité. Après le vide intérieur, c’est le vide extérieur
qui se manifesta violemment à sa conscience. Il avait traversé l’espace
environnant une planète habitée de nombreuses fois. Mais s’y établir,
dans une capsule, pour un nombre de jours indéfini, ce n’était plus du
tout la même chose. Il voulait contempler la beauté de Vonda et de ses
lunes, réfléchir à son passé et à son avenir, profiter de ce moment
rare. Mais le présent, angoissant et désespérant, ne laissait aucune
place au reste.
Machinalement, il nourrit un peu Gédéon, vérifia que l’anesthésiant
faisait toujours effet, se demandant s’il serait contraint d’utiliser la
dose de slow qu’il venait d’acheter, et essaya de trouver l’apaisement
dans un sommeil aussi difficile que nécessaire. Décidément, le début de
cette nouvelle aventure s’annonçait encore plus pénible qu’il ne l’avait
imaginé.
Il passa les premiers jours dans une sorte de brouillard psychique
noir et désagréable. Ce n’était pas là, ni maintenant, qu’il trouverait
la solution à son problème existentiel.
Et pourtant il avait tout le temps pour ça… Parce que tout ce qu’il pouvait faire, c’était…
… Attendre.
… Et attendre encore.
… Et encore.
… Et ce n’était que le début, d’accord, d’accord… (refrain connu)
Monsieur Cuperno en était à sa millième contemplation morose du ciel.
Il embrassait d’abord la surface gelée de Vonda, qui luisait d’un
étrange éclat dans la nuit : ni bleu ni orange. Il jetait un coup d’oeil
au terminateur, surveillant la progression de l’aube, puis recomptait
les constellations.
Il se dit d’abord que sa vue lui jouait un tour. Un amas d’étoiles
bleues avait disparu. Mais il réalisa très vite que cette tâche sombre
qui prenait de plus en plus de place était… Un navire ! Eheheheheh ! Il
s’approchait de lui, sans le moindre doute. Il crut même bien le voir
manoeuvrer dans sa direction…
OUI ! On l’appelait.
Et là : douche froide ! La silhouette qui se matérialisa avait une sale tronche. Et sa voix…
« Bonjour, humain. Le capitaine Sssalalmakk vous offre l’hospitalité. »
Devant lui se dressait maintenant une muraille, sur laquelle apparut
un rai de lumière d’une couleur peu engageante. Cette ouverture
s’agrandit, laissant apparaitre un hangar, où de petites silhouettes
encapuchonnées l’attendaient déjà.
100 mètres. 75. 50.
C’est alors que tout disparut : le Classe V kiffish, Vonda, le
firmament poudré d’étoiles… noyés dans une lueur aveuglante. La couleur
bleutée des points de Vérité « sortants ».
Monsieur Cuperno, aveugle, ne vit pas le Tracevide jaillir du
Triche-Lumière, escamoter une paroi de sa cale, avancer en crabe et
avaler sa doudoune. La gravité revint. Il sentit le choc de son engin
qui tapait un sol dur, et sut qu’il n’était pas sourd en entendant un
« boing » caractéristique.
Puis ce fut le Triche-Lumière.
Sonné, il se vit entouré d’un kaléidoscope de plumes multicolores.
Des millions, des milliards, des dizaines de milliards de plumes qui
l’entouraient, virevoltantes, lumineuses, accompagnées d’un bruit de
cascade tantôt aigu, tantôt grave et profond. Cela sentait les épices
rares qui venaient en quantités infimes des mondes extérieurs, et sa
langue était pleine du goût légèrement acidulé des bonbons rares venus
eux aussi d’un ailleurs lointain.
Et c’est là, mi-allongé, mi-flottant dans ce délira charmant, qu’il
apprit qu’il était mort. Une petite fenêtre en forme de coeur s’ouvrit
dans le tournoiement de plumes. Le joli visage d’un ange à la chevelure
de feu apparut, souriant, le regardant, l’évaluant.
Un bonheur.
Puis la créature céleste prit la parole, lui disant « Vous venez avec nous ? On va en boîte … »
Textes originaux de Jibs, Sémirande et Hemmedéji (sur le forum Encyclopédie Galactique)
Corrections et remise en forme de Stéphane ‘Capitaine Cosmos’ Devouard